La Fermière

Émile Verhaeren

Les Blés mouvants — 1912

Dans son enclos ceint de hauts murs Où pousse au long des prés l’armoise ou la jonquille, Elle accepte son sort parmi les hommes durs, La fermière à l’âme tranquille. Lésine, orgueil, ruse, fureur, Haine sournoise, ardeur brusque, rage funeste, N’ont eu raison de sa constante bonne humeur Ni du beau calme de son geste. D’un seul mot clair et familier Elle apaise l’envie et l’âpre violence ; S’il faut dompter ceux-là qui ne veulent plier, Rien n’est plus fort que son silence. Elle peine de l’aube au soir, Distribuant à tous ses paroles égales, Et l’humble ouvrier trouve une place où s’asseoir Autour de sa table frugale. Ses cheveux, aux bandeaux vermeils, Dorent tout son visage au jour de la croisée, L’ombre est vaste qui suit aux champs, dans le soleil, Sa grande marche balancée. Ses pas sont lourds, mais confiants Comme s’ils s’appuyaient sur le cœur de la terre. Tout l’aime : le vent sain et l’air vivifiant, Et le sol âpre et volontaire. Elle a le vieux respect du grain Et le serre en ses doigts, et sur son dos le charge ; Avant que le couteau ne divise le pain, Sa main y trace une croix large. Ceux qui parlent des gens d’ici, Entre eux, le soir, fumant leur pipe à la chandelle, Avec des yeux sournois et des mots sans merci, Changent de ton en parlant d’elle. On l’aime et pourtant on la craint ; Mais cette crainte même exalte et réconforte : Car, bonne hôtesse, elle ouvre à ceux qui vont en vain Frapper au seuil des autres portes. Si bien qu’un vagabond dément Qui voit, dit-on, bien au delà de la lumière, Lui a prédit un long et bel enterrement Quand elle ira dormir en bière.