La Fontaine aux Cyprès

Henri de Régnier

Les Jeux rustiques et divins — 1897

La Fontaine pleura longtemps dans la forêt. mon âme, savais-je que tu pleurerais ? Me voici revenu pourtant et c’est le soir ; Nulle rose ne s’enguirlande aux cônes noirs Des cyprès qui dans l’eau mirent leurs larmes d’ombre. La Nymphe qui chassait à travers le bois sombre Le Cerf aux cornes d’or guetté par le Satyre Est revenue aussi à cette onde et s’étire, Plus lasse, et le beau cerf blessé est revenu Boire à la vasque où je me suis un inconnu À moi-même et j’entends mes larmes en tes larmes, Ô Fontaine, et le bois funeste où nous errâmes Fut la Vie où courait mon Désir poursuivant, Dans la ronce rougie à notre triple sang, La Nymphe qui chassait le Cerf aux belles cornes ; Et tes pleurs souriaient, Fontaine, à ces jeux mornes Entre les cyprès noirs où n’étaient pas écloses De guirlandes, hélas ! qui dédieraient leurs roses À tes eaux où le sang, hélas ! s’est mélangé De la Nymphe et du Cerf et du triste Étranger !