Le Chat et les deux Moineaux

Jean de La Fontaine

Fables — 1694

Un Chat contemporain d’un fort jeune Moineau Fut logé prés de lui dés l’âge du berceau. La Cage et le Panier avoient mêmes Pénates. Le Chat étoit souvent agacé par l’Oiseau ; L’un s’escrimoit du bec, l’autre joüoit des pates. Ce dernier toutefois épargnoit son ami. Ne le corrigeant qu’à demi Il se fût fait un grand scrupule D’armer de pointes sa ferule. Le Passereau moins circonspect Lui donnoit force coups de bec ; En sage et discrette personne Maître Chat excusoit ces jeux. Entre amis il ne faut jamais qu’on s’abandonne Aux traits d’un couroux serieux. Comme ils se connoissoient tous deux dés leur bas âge, Une longue habitude en paix les maintenoit ; Jamais en vrai combat le jeu ne se tournoit. Quand un Moineau du voisinage S’en vint les visiter, et se fit compagnon Du petulant Pierrot, et du sage Raton. Entre les deux Oiseaux il arriva querelle ; Et Raton de prendre parti. Cet inconnu, dit-il, nous la vient donner belle D’insulter ainsi nôtre ami ; Le Moineau du voisin viendra manger le nôtre ? Non, de par tous les Chats. Entrant lors au combat, Il croque l’estranger : Vraiment, dit maître Chat, Les Moineaux ont un goût exquis et délicat. Cette reflexion fit aussi croquer l’autre. Quelle Morale puis-je inferer de ce fait ? Sans cela toute Fable est un œuvre imparfait. J’en croi voir quelques traits ; mais leur ombre m’abuse, Prince, vous les aurez incontinent trouvez : Ce sont des jeux pour vous, et non point pour ma Muse ; Elle et ses Sœurs n’ont pas l’esprit que vous avez.