Le Verbe

Émile Verhaeren

La Multiple Splendeur — 1906

Mon esprit triste, et las des textes et des gloses, Souvent s’en va vers ceux qui, dans leur prime ardeur, Avec des cris d’amour et des mots de ferveur, Un jour, les tout premiers, ont dénommé les choses. Ne sachant rien, Ils découvraient en s’exaltant La souffrance, le mal ; ou le plaisir, le bien. Ils confrontaient, à chaque instant, Leur âme étonnée et profonde Avec le monde ; Ils se gorgeaient les yeux et le cerveau De visions et de pensers nouveaux ; Ils dévoraient comme une immense proie La joie D’aimer et d’admirer si fort L’universel accord De la terre et d’eux-mêmes, Qu’ils l’affirmaient soudain avec des cris suprêmes. Ô ces élans captifs dans le muscle et la chair ! Ces sursauts imprimés aux résilles des nerfs! Tels cris, flèches d’argent de telle âme bandée, Soudain devenaient mots et atteignaient l’idée ; D’autres, en hésitant, se nuançaient De mille teintes imprécises ; D’autres ployaient, tombaient, se redressaient, Et tout à coup, Fermes et nets, ils s’imposaient debout, Chantant la franche et divine surprise Des oreilles, des mains, des narines, des yeux, Devant les fruits, les fleurs, les eaux, les bois, les brises, Et l’or myriadaire tournoyant des cieux. Mots liés entre vous, mots tendres ou farouches, La langue fortement vous expulsait des bouches Et terme à terme, avec lenteur, vous accordait ; Elle vous modelait comme les doigts, la glaise ; L’homme à vous prononcer respirait plus à l’aise, Et le pas de son corps balancé vous scandait. Il vous disait, marchant parmi les herbes, Devant les flots, le jour, sous les astres, la nuit, Et la réalité se dédoublant ainsi Toute vivante en son esprit, Il s’exaltait et s’avançait comme ébloui Dans ce monde créé par lui : Le verbe. Dites, les rythmes sourds dans l’univers entier ! En définir la marche et la passante image En un soudain langage ; Les prendre à l’océan rugueux, au mont altier, Aux bonds du vent, à la bataille des tonnerres, À la douceur d’un pas de femme sur la terre, À la lueur des yeux, à la pitié des mains, Au surgissement clair d’un être surhumain, Aux tempêtes du rut, aux heurts de la folie, À tout ce qui se meut, s’étend, se rompt, se lie, Prendre et capter cet infini en un cerveau, Pour lui donner ainsi sa plus haute existence, Dans l’infini nouveau Des consciences. Depuis — Oh ! que de jours et de temps ont passé Sur ces premiers balbutiements de l’âme humaine, Et que de rois et de peuples se sont croisés Sur le chemin des mers, des monts et de la plaine, Qui tous, sous le soleil, du levant au couchant, Ont jeté vers l’écho leurs différents langages : La foule entière y travaillait au cours des âges, Mais les poètes seuls en fixèrent le chant. C’est qu’en eux seuls survit ample, intacte et profonde L’ardeur Dont s’enivrait, devant la terre et sa splendeur, L’homme naïf et clair aux premiers temps du monde C’est que le rythme universel traverse encor Comme aux temps primitifs leur corps ; Il est mouvant en eux ; ils en sont ivres ; Nul ne l’apprend aux feuillets morts d’un livre ; Tel l’exprime — sait-il comment ? — Qui sent en lui si bellement Passer les vivantes idées Avec leur pas sonore, avec leur geste clair Qu’elles règlent d’elles-mêmes l’élan du vers Et les jeux Onduleux De la rime assouplie ou fermement dardée.