Aie une muse belluaire

Victor Hugo

Toute la lyre

Aie une muse belluaire, Sinon tu seras dévoré. Le ciel t’offre un double suaire, L’un étoilé, l’autre azuré. Va, revêts-les l’un après l’autre ; Et verse aux hommes, tour à tour, Justicier sombre ou tendre apôtre, Tantôt l’ombre et tantôt le jour. Sois la nuit qui montre les astres ; Puis sois le soleil tout à coup, Témoin des biens et des désastres, Éclairant tout, éclipsant tout. Car tu ressembles au prophète Qui foudroyait et souriait ; Et ton âme de flots est faite Comme l’océan inquiet. Sois par l’aigle et par la chouette Contemplé dans l’horreur des bois ; Sois l’immobile silhouette ; Sois la lueur et sois la voix. Le psaltérion formidable Vibre en tes mains, ô barde roi, Esprit, poëte, âme insondable ! Une aurore est derrière toi. L’ange en passant te fait des signes ; Les lions te suivent des yeux ; Et, comme sept immenses lignes S’allongeant de la terre aux cieux, On voit, grâce à toi qui sais lire Dans le cœur des hommes mouvants, L’ombre des cordes de la lyre Sur tout ce que font les vivants.