Le Donneur de mauvais conseils

Émile Verhaeren

Les Villes tentaculaires, précédées des Campagnes hallucinées — 1895

Par les chemins bordés de pueils Rôde en maraude Le donneur de mauvais conseils. La vieille carriole en bois vert-pomme Qui l’emmena, on ne sait d’où, Une folle la garde avec son homme, Aux carrefours des chemins mous. Le cheval paît l’herbe d’automne, Près d’une mare monotone, Dont l’eau malade réverbère Le soir de pluie et de misère Qui tombe en loques sur la terre. Le donneur de mauvais conseils Est attendu dans le village, À l’heure où tombe le soleil. Il est le visiteur oblique et louche Qui, de ferme en ferme, s’abouche, Quand la détresse et la ruine Ronflent en tempêtes sur les chaumines. Il est celui qui frappe à l’huis, Tenacement, et vient s’asseoir Lorsque le hâve désespoir, Fixe ses regards droits Sur le feu mort des âtres froids. En habits vieux comme ses yeux, Avec sa blouse lâche Et ses poches où vivement il cache Les fioles et les poisons, Mi-paysan, mi-charlatan, Retors, petit, ratatiné, Mains finaudes, ongles fanés, Il égrène ainsi qu’un texte Les faux moyens et les prétextes Et les foisons des mauvaises raisons. On l’écoute, qui lentement marmonne, Toujours ardent et monotone, Prenant à part chacun de ceux Dont les arpents sont cancéreux, Dont les moissons sont vaines Et qui regardent devant eux Las, trébuchants et malchanceux, La mort venir du bout des plaines de leurs haines. À qui, devant sa lampe éteinte, Seul avec soi, quand minuit tinte, S’en va tâtant aux murs de sa chaumière Les trous qu’y font les vers de la misère, Sans qu’un secours ne lui vienne jamais, Il conseille d’aller, au fond de l’eau, Mordre des dents les exsangues reflets De sa face dans un marais. À tel qui branle et traîne un corps Comme un haillon à un bâton. Usé d’espoir, tari d’efforts ; À qui grimace sa vieillesse Devant l’orgueil du vieux soleil, Il reproche les avanies, Que font ses fils qui le renient, À l’infini de sa faiblesse. Il pousse au mal la fille ardente, Avec du crime au bout des doigts, Avec des yeux comme la poix Et des regards qui violentent. Il attise en son cœur le vice À mots cuisants et rouges, Pour qu’en elle la femelle et la Biffent la mère et la nourrice Et que sa chair soit aux amants, Morte, comme ossements et pierres Du cimetière. Aux vieux couples qui font l’usure Depuis que les malheurs ravagent Les villages, à coups de rage, Il vend les moyens sûrs Et la ténacité qui réussit toujours À ruiner hameaux et bourgs, Quand, avec l’or tapi au creux De l’armoire crasseuse ou de l’alcôve immonde, On s’imagine, en un logis lépreux, Être le roi qui tient le monde. Enfin, il est le conseiller de ceux Qui profanent la nuit des saints dimanches En boutant l’incendie à leurs granges de planches. Il indique l’heure précise Où le tocsin sommeille aux tours d’église, Où seul, avec ses yeux insoucieux, Le silence regarde faire. Ses gestes secs et entêtés Numérotent ses volontés, Et l’ombre de ses doigts semble ligner d’entailles Le crépi blanc de la muraille. Et pour conclure il verse à tous Un peu du fiel de son vieux cœur Moisi de haine et de rancœur ; Et désigne le rendez-vous, — Quand ils voudront — au coin des bordes, Où, près de l’arbre, ils trouveront Pour se brancher un bout de corde. Ainsi va-t-il de ferme en ferme ; Plus volontiers, lorsque le terme Au tiroir vide inscrit sa date, Le corps craquant comme des lattes, Le cou maigre, le pas traînant, Mais inusable et permanent, Avec sa pauvre carriole Avec son fou, avec sa folle, Qui l’attendent, jusqu’au matin, Au carrefour des vieux chemins.