Celui qui meurt

Anna de Noailles

Les Forces éternelles — 1920

Regarde longuement celui qui meurt. Voilà Ce que la guerre atroce à tout instant consomme : Elle puise en ce corps son effroyable éclat ; La gloire, c’est Verdun, c’est la Marne et la Somme, Une armée, c’est un flot compact et rugissant Où nul visage encor n’émerge et ne se nomme, Où des milliers de cœurs ont confondu leur sang, Mais un mourant, c’est un seul homme ! Un seul homme étendu : austère immensité ! Un seul, et tout le poids de la douleur sur lui ! Un seul supplicié sur qui tombe la nuit Dans les champs. Seul vraiment. Pour lui s’est arrêté Cet unanime élan de colère et d’audace Qui l’emportait, puissant, multiplié, tenté, Épars dans son effort, son espoir et sa race ! Il est seul, il n’est plus de ce groupe irrité Qui harcèle âprement l’obstacle, et l’escalade ! Il est devenu seul. C’est le plus grand malade. La mort délie en lui les cordes du héros. Il est tout seul, avec sa chair, son sang, ses os, Et toute sa chétive et faible exactitude. Nul n’est semblable à lui : qui meurt n’a pas d’égaux. Rien ne peut ressembler à cette solitude ! Ô corps mourant à qui plus rien n’est marié ! — L’Histoire passe avec ses canons, ses lauriers, Son tremblement qui moud les routes et les mondes ! Mais cet enfant qui meurt ne sait. La lune est ronde Au haut du calme ciel où tous les yeux humains Se posent sans conflit, cependant que les mains S’acharnent à tuer. Où sont les camarades De cet enfant qui meurt ? Mais les reconnaît-on Ces guerriers dans la nuit, ces obstinés piétons Qui n’ont jamais fini de servir ? À tâtons Ils continuent l’épique et sombre promenade. — Et que pourraient-ils dire à celui-là qui meurt ? — Que vous avez vaincu, cher être, on est vainqueur Quand on est ce mourant sous les astres. Naguère Un homme seul, pareil à vous, sans qu’on l’aidât Et sans que nul scrutât son suprême mystère, Mourut, pareil à vous, sans se plaindre, les yeux Semblables à vos yeux pleins d’espace. Ô soldats, Dont le sang juvénile a coulé sur la terre, Soyez bénis, chacun, comme peut l’être un dieu, Christ de la monstrueuse et de la juste guerre !