Colloque

Lucie Delarue-Mardrus

Horizons — 1904

La mort m’a dit : « Poète, il est temps ! Si tu veux, » Doucement je mettrai mes doigts sur tes paupières, » Et tu t’endormiras dans la pleine lumière, » Avant d’avoir perdu le souvenir des dieux. » Ainsi, devançant l’heure où les êtres se couchent, » J’offre à ta jeune vie un émouvant destin ; » Car je vais, d’un ciseau funèbre et clandestin, » En pleine passion sculpter ta belle bouche. » Je suis douce. Mon lit est mol, ample, profond ; » Dans mon parterre en fleurs un beau soleil se joue. » La place est déjà creuse où tes cendres seront, » Je sens déjà fleurir mes roses dans tes joues. » — Mais moi j’ai dit : « Je veux rester encore un peu » À l’étroit de mon corps païen, près de mon âtre. » Car j’aime le luth courbe et l’amphore d’albâtre » De ma forme, et mon front natté de petit dieu. » Car j’aime mon esprit ivre de solitude, » Tout le mal qui m’est fait, tout le mal que je fais, » La joie et la douleur, le plaisir et l’étude, » Et le Pour, et le Contre, et la Cause et l’Effet. » J’aime… J’aime !… Je veux m’unir aux paysages. » Je veux la nuit, je veux le vent, je veux la mer, » Et baiser tour à tour sur leurs quatre visages » Les exactes saisons au regard sombre ou clair. » J’aime… J’aime !… Je veux la musique des lignes, » L’océan des regards, tout le parfum, l’émoi » Des soirs, et la douceur flexible autour de moi » Des purs bras féminins pareils aux cous des cygnes. » J’aime… J’aime !… Je veux à l’heure où meurt le jour, » Sentir mon front brûler mes paumes insensées, » Et, séraphiquement, nourrir dans ma pensée » Pleine d’astres, l’effroi d’éternelles amours. » Elle m’a dit : « Il faut mourir avant la honte » De vieillir dans ta chair et ta pensée. Il faut » Tomber, chantant encor, comme Orphée et Sapho, » Quand ton désir de tout t’accable et te surmonte. » Je te délivrerai du doute de ton cœur. » Tu seras dans la terre ainsi qu’une semence, » Tu sauras tout ce qui finit et recommence, » Tu connaîtras l’Après dont les vivants ont peur. » — J’ai dit : « La fin hâtive est un destin qu’on vante, » Mais je renonce à son prestige funéral. » Car l’horreur de vieillir est encore vivante, » Et je crains mon néant encor plus que mon mal. » J’ai peur de ne plus rien connaître dans ta fosse ! » À quiconque est passé, qu’importe l’Avenir ? » La vie a beau durer, ma sensation fausse » Dit vrai : Le monde meurt de mon dernier soupir. » Si loin qu’on se souvienne et si longtemps qu’on pleure, » Quels longs regrets vaudront jamais mon cœur battant ? » La mort ! La mort ! Recule encor ma dernière heure, » Laisse-moi vivre pour t’aimer. Je t’aime tant ! » Partout se dresse en moi ta suprême pensée. » C’est toi qu’en toute chose étreint ma passion. » L’amour même me montre, aux faces renversées » Des femmes, ta tragique et pure expression. » Sans toi rien ne me plaît, sans toi rien ne m’étonne : » Rythmes, parfums, couleurs, paroles ou contours » Te doivent le trésor de ne durer qu’un jour, » C’est ton enchantement qui ravage l’automne. » Ah ! je te cherche dans l’automne ! Les chemins » Abandonnés me voient étreindre l’or d’octobre, » Et c’est toi seule, amante austère, ardente et sobre, » Qui craques toute avec les feuilles dans mes mains. » Tu ne trouveras pas d’âme plus amoureuse » Que la mienne, d’amant plus grave et plus hardi. » Qui, saurait comme moi t’aimer, Mystérieuse, » Seule inconnue, ô toi qui n’as encor rien dit ?… » — Elle a repris : « Regarde encor mon spectre insigne, » Car je m’éloigne avec un doigt contre les dents. » T’impose-je silence ou bien te fais-je signe ? » Cherche le sens du geste, ironique ou prudent ! » Elle a ri. Je n’ai su ce qu’elle voulait dire. J’ai vu derrière moi s’effacer son contour. Est-elle absente pour cent ans ou pour un jour ? Suis-je dans son oubli ? Suis-je son point de mire ? Comme jadis, la route est offerte à mes pas, Mon être audacieux pense, aime, rit et pleure… Est-ce un commencement ? Est-ce une dernière heure ? Je ne sais pas… Je ne sais pas… Je ne sais pas.