C’est après les moments…

Anna de Noailles

Les Forces éternelles — 1920

C’est après les moments les plus bouleversés De l’étroite union acharnée et barbare, Que, gisant côte à côte, et le front renversé, Je ressens ce qui nous sépare ! Tous deux nous nous taisons, ne sachant pas comment, Après cette fureur souhaitée et suprême, Chacun de nous a pu, soudain et simplement, Hélas ! redevenir soi-même. Vous êtes près de moi, je ne reconnais pas Vos yeux qui me semblaient brûler sous mes paupières ; Comme un faible animal gorgé de son repas, Comme un mort sculpté sur sa pierre Vous rêvez immobile, et je ne puis savoir Quel songe satisfait votre esprit vaste et calme, Et moi je sens encore un indicible espoir Bercer sur moi ses jeunes palmes ! Je ne puis pas cesser de vivre, mon amour ! Ma guerrière folie, avec son masque sage. Même dans le repos veut par mille détours Se frayer encore un passage ! Et je vous vois content ! Ma force nostalgique Ne surprend pas en vous ce muet désarroi Dans lequel se débat ma tristesse extatique. — Que peut-il y avoir, ô mon amour unique, De commun entre vous et moi !