Délire d’un soir d’été

Anna de Noailles

Les Éblouissements — 1907

Je vous adore, ô soir dont la blancheur me crible De rayons mats et doux ! Onde mélancolique, adagio terrible, Soir lointain, soir hindou, Soir qui faites songer, par l’argentine braise De votre passion, À l’aube vénéneuse, à l’effrayant malaise De la création. Soir aux parois de lisse et laiteuse faïence, Veilleuse au mol éclat, Qui remplit de pensive et pâle défiance Les branches du lilas. Soir de gardénia, soir couleur de fontaine Chantant dans le sérail, Douceur d’Anatolie, arche triste et hautaine, Mosquée en blanc corail. L’air passe entre mes doigts comme dans le feuillage Divisé des bambous, Je ne sais plus quel jour, quelle saison, quel âge, Je suis mêlée à tout… L’espace est rafraîchi, des zéphirs noirs s’élancent, Les sombres éléments Comme de gais dauphins coulent dans le silence, Avec des bonds charmants. Quelques voix font encore auprès de ma fenêtre Retentir leur appel, Et puis tout cesse ; aucun souffle humain ne pénètre Le calme universel. Une horloge dehors s’ébranle et sonne onze heures, Il passe un peu de vent, Cette horloge a la note indolente et mineure Des cloches de couvent. – Ah ! que j’ai désiré de choses dans la vie, Que tout me fut divin ! Que de plaisirs, d’efforts, d’allégresse, d’envie, Que de soupirs sans fin ! Que d’espoirs où passaient de brûlants paysages, De romanesques chants, Des doigts fiévreux, mêlés, des sensuels visages Sur des soleils couchants Azur, ports du Levant, golfes, jonques errantes, Parfum dans l’air blotti, Animales amours, pagodes odorantes Des livres de Loti ! Que d’élan, que d’ardeur, de suave indolence, D’audaces sans remords, Que de désir enfin vers le plaisir immense Qui ressemble à la mort ! Hélas ! Tous ces souhaits sont restés dans mon âme. – Mon cœur, quand vous verriez Les plus luisants oiseaux éblouir de leur flamme L’ombre des camphriers, Quand vous pourriez goûter la mangue verte ou jaune Dont le lait est brillant, Et respirer l’odeur de santal et de faune De l’Extrême-Orient, Quand vous pourriez pleurer jusqu’à la sombre rage, Et voir des autres cœurs Partager avec vous le sublime courage De vos grandes langueurs, Quand vous seriez semblable au temple qu’on adore, Quand votre sort serait Joyeux comme un enfant qui regarde l’aurore Du haut d’un minaret, Quand enfin, étendu sous l’amoureuse ivresse Comme un mort dans la paix, Vous sentiriez la jeune et puissante caresse Vous combler de bienfaits, Il resterait encore à votre immense abîme, A vos larmes de sel, Ce désespoir, ce mal, cette fièvre, ce crime, Que rien n’est éternel…