La dernière Fleur

Marceline Desbordes-Valmore

Les Pleurs — 1833

Que ton cœur prenne ma défense, Passant de mon dernier séjour ; Je mourus sans rendre une offense ; Mon sort fut une longue enfance, Et ma pensée un long amour ! Sur moi lentement éveillée, Femme, je n’ai pas fui mon sort ; Et sous mes larmes effeuillée, Dans mes doux sentimens raillée, Je pleurais, et j’aimais encor ! Auprès de cette cendre éteinte Demeure un instant par pitié ! Sous l’urne tiède et sans empreinte, Que je rêve un moment la plainte De l’amour ou de l’amitié. Car on dit que long-temps encore L’ame retourne au monument, Glissant du ciel à chaque aurore, Pour épier ce qu’elle adore… Et que parfois c’est vainement ! Si l’attente, effroi de ma vie, Doit aussi tourmenter ma mort, Si pas un cœur ne m’a suivie, Parle-moi, toi ! je t’en supplie ; Dis mon nom et pleure mon sort. Bon passant ! si ta voix est tendre, Jamais je n’oublîrai ta voix ; Parle-moi ! guéris-moi d’attendre ; Dis mon nom : je croirai l’entendre Comme on me l’a dit une fois ! Si tu vois une fleur sauvage Croître et trembler sur mon tombeau, Cueille à la mort son pâle hommage ; Emporte cette frêle image D’un être plus aimant que beau. Prends-moi, sous ce fragile emblème, Comme un talisman pour tes jours ; S’il recèle un peu de moi-même, Cache-le sur un cœur qui t’aime ; Et ce cœur t’aimera toujours ! Jamais une main qui sépare N’osera s’étendre entre vous ; L’amour ne sera plus avare : Et si tout l’enfer ne t’égare, Toi ! tu ne seras point jaloux ! J’ai porté bonheur sur la terre À ceux qui pleuraient devant moi : Une larme est un saint mystère. Va ! de ta pitié solitaire Cette fleur m’acquitte envers toi !