L’Air est humide

Émile Verhaeren

Les Plaines — 1911

L’air est humide, épais et gras ; Taches de deuil, des oiseaux planent Auprès des sacs bondés qui s’alignent là-bas ; De terre en terre, ici, plus loin, par tas, À feux larges, brûlent les fanes. Mélancoliques et longues et lentes, Frôlant le sol, barrant les sentes, Tels des gestes qui s’en iraient De hameau en village et de champ en forêt, Mélancoliques, Traînent les vols des torpides fumées. Comme des linges blancs tissés sous le ciel blême, Elles passent et s’étirent toutes de même, Sur la campagne longue où se penche l’hiver. Parfois, quelque foyer plus vivement éclate, Et sa fumée immense et plate S’élève alors et saute en tourbillons dans l’air. Le feu crépite ; un tas d’insectes Semblent lutter, groupés en sectes, Et se manger, au cœur des flammes. Fermiers et gars, filles et femmes Remuent la braise énorme avec des rateaux noirs, Et l’immense brasier qui bouge Illumine dans l’ombre et dans le soir Leurs visages tout à coup rouges. Et voici qu’à nouveau s’étirent les fumées, Infatigablement, au gré du vent, là-bas, Sur les champs au repos et les plaines calmées ; Et voici qu’à nouveau leur rampement, au ras Du sol, s’étend, parmi les clos et les venelles, En lignes lentes et longues et parallèles ; Et que la nuit survient et que toujours, toujours, Elles passent, sans un arrêt dans leur vol lourd, Sans un remous lointain dans leur mouvant sillage, Toujours, vers les marais, les bois et les villages, Et par dessus les toits, les cours et les fournils, Partent mourir, on ne sait où, dans l’infini.