La Conque

Henri de Régnier

Les Médailles d’argile — 1900

La Mer, quand elle est lasse, allonge indolemment Jusques à l’horizon son corps glauque et mouvant ; La lune sur les eaux l’argente et la fait nue, Parfois ; puis, au matin, l’aurore revenue Vêt son repos fluide et son souple réveil D’une robe de feu, de brume et de soleil Que de grands midis d’or couvrent de pierreries, À moins que quelque sombre et soudaine furie La dresse haletante et debout et hurlant Par les gueules du flot et les bouches du vent, En sa colère au ciel dispersée en écumes… Et, plus lasse d’avoir craché son amertume, La voici qui s’endort sur la grève à tes pieds Laissant traîner parmi le sable et les galets Sa verte chevelure éparse d’algues longues ; Écarte-les et prends en tes mains cette conque Toute irisée encor de marée et d’embrun Et ruisselante et qui semble écouter quelqu’un, Et tu croiras parler, en sa nacre tordue, À l’oreille, tout bas, de la mer qui s’est tue.