Sonate

Marie Krysinska

Rythmes pittoresques — 1890

PRÉLUDE Les douces lampes veillent Sur le frissonnant calme des tentures Et les coussins profonds comme l’oubli Se font complices de notre langueur. Quel charme dans la muette sérénade Des guitares frôlées par nos cœurs émus Sous les balcons des Extases ! Et ces baisers tristes à force de tendresse Sont comme les humides pétales des nénuphars S’évanouissant Sur l’inextinguible soif de nos âmes — Accourues au rendez-vous De ces baisers tristes à force de tendresse, — Ne commettons pas la faute De ravir l’amoureuse proie Au Sphinx adorable des minutes futures. Vois le gracieux Léthé de lumière Caresser la soie des tentures. (Rinforzando) Invincible l’étreinte Et plus sonores les arpèges aux Harpes Qui sommeillaient Dans le frissonnant calme des tentures. De quelles invisibles cassolettes Monte ce parfum de pourpres roses ? Et la hantise inquiète des œillets rosés ?… Le Rêve conquérant A soumis nos rebelles vouloirs. (Fugue) Ors fulgurants des torches, Chevelures ardentes des célestes Monstres ; Flammes d’azur, flammes violettes Et rouges flammes des bûchers ; Cimballums stridents et grondantes orgues Unissent l’héroïque éclat de leurs accords Aux larges pleurs des violoncelles. Tandis que d’un fabuleux firmament Tombent en avalanche De grands lys odorants aux cœurs jaunes Au milieu de tons mauves suaves jusqu’aux larmes Et de lilas évanouis. (Dolce rittard.) N’est-ce point l’instant Immortel ? Et les âpres portes Du Réel Vont-elles se rouvrir Encore ? Cette demi-mort Que n’est-elle La grande, l’auguste Mort Si belle !