À ceux qui pleurent en silence

Émilie Arnal

La Maison de granit — 1910

Ce n’est pas pour moi que j’écris, Avec du sang, avec des larmes, Ces vers tout vibrants de longs cris Où ma peine trouve des charmes. C’est pour tous ceux qui connaîtront L’âpre goût de la solitude Et qui, désespérés, suivront Depuis l’aube un chemin trop rude. C’est pour mes frères de douleur, Pour ceux qui pleurent en silence, Mais dont la main porte la fleur De la royale indifférence ; Pour tous ceux qui font de la mort La suprême libératrice, Regardant en face le sort, Qui n’a plus pour eux un supplice. C’est pour ceux qui fuient le plaisir Qu’on obtient et que l’on oublie, Mais dont l’être saurait souffrir Pour l’amour jusqu’à la folie. Ceux-là seuls connaissent le prix Du flamboiement d’espoir superbe Qui s’élance d’un cœur épris, Comme une lumineuse gerbe. Et qu’importe si, dans les pleurs, S’éteint l’adorable lumière, Puisque ses divines splendeurs Illuminent la vie entière.