Le Dernier soir

Henri de Régnier

Les Médailles d’argile — 1900

La haute lampe Brûle sur la table en silence, Droite parmi les libres lus Où ma tête s’est inclinée ; Je n’entends plus, Mélancolique et vigilante, Passer et rôder par la chambre La vieille Année. Elle s’est faite humble, patiente et grave En sa grise robe d’hiver, Pour s’asseoir près de l’âtre clair Où se chauffent ses mains baissées ; Elle s’est faite douce et grave Avec des pas légers qui semblent Marcher à travers mes pensées Sur de la cendre. Les corbeilles d’été et les paniers d’automne Sont là, pendus au mur, et parfois L’osier craque, le vent frissonne Aux roseaux du vase où se sèchent Leurs tiges et leurs feuilles, et parfois Je tressaille et j’écoute Et je la vois, Immobile en sa robe grise Sans que jamais murmure sa bouche Plus rien des chansons désapprises Qu’elle chantait dans l’été riant En tressant brin à brin, Avec ses mains, L’osier souple et le jonc pliant Et le saule qui se redresse Et cingle et qu’on tourne en corbeilles. Seul son rouet ronfle et bourdonne Avec un bruit lointain d’abeilles Qui s’enfle, s’approche et recule. Et monotone Semble filer du crépuscule. L’horloge haute En sa maison d’écaille et de buis Ajoute une heure à l’heure qui fuit Et le temps va de l’une à l’autre Jusqu’à minuit. Alors la silencieuse Année, assise À l’âtre en sa robe rose et grise Se lève et rallume le feu qui s’éteint ; Une grande flamme d’espoir Monte et rougit le pavé noir Et réchauffe ses mains glacées, Et je crois voir, Au seuil déjà du temps qui vient, Son visage nouveau sourire à mes pensées.