Pour la Porte des Courtisanes

Henri de Régnier

Les Jeux rustiques et divins — 1897

Si tu viens, un matin, rejoindre dans les villes Toutes les douces sœurs frivoles et futiles Qui vendent leur beauté et donnent leur amour, Arrête-toi devant ma porte sans retour, Car ses battants sont faits de vitre reflétante ; Regarde-toi venir devant toi, toi que tente Peut-être l’or déjà et le bruit du festin. Toi qui arrives du vaste pays lointain. Toi qui souris encor mystérieuse et pure, Et rousse car l’automne est en ta chevelure, Et les fruits de l’été à tes seins, et la mousse Des antres fabuleux éclose à ta peau douce, Et dans le pli secret de ta plus tiède chair La forme des coquilles roses de la mer, Et la beauté de l’aube et de l’ombre, et l’odeur Des forêts, des jardins, des algues et des fleurs ! Arrête-toi avant d’apporter cette aumône Ineffable d’être le printemps et l’automne À ceux qui vivent loin de l’aube et des moissons. Écoute-moi, tu peux t’en retourner, sinon Entre, et je m’ouvrirai, joyeuse de te voir Passer rieuse et double à mon double miroir.