Non, l’univers n’est pas…

Anna de Noailles

Les Forces éternelles — 1920

Non, l’univers n’est pas qu’un astre âpre et maudit ; Âme religieuse, il est des paradis. Ne cherche pas trop loin ces conquêtes célestes, Entre dans un jardin. Entre dans un jardin. Le vent soyeux et leste Se heurte en clapotant aux buissons luxueux. — Suave hilarité du visage des dieux, L’azur, émerveillé de lui-même, s’étonne ! Il exulte ! Les fleurs semblent être en cretonne Tant leur tissu mielleux est naïf et pimpant-Un plaisir sans déclin est partout en suspens. Vois, contre l’ancolie obstinée et peureuse, Voler et se buter l’abeille argumenteuse Qui rompt, avec son bruit de grêlon et de vent, La délicate paix des calices rêvant. Sur la verte pelouse, où le soleil trépigne, Un merle maladroit happe l’air et le mord ; Un blanc magnolia, à peine éclos encor, Sur son luisant feuillage est comme un œuf de cygne. Qu’ils sont chauds et touffus les flocons bleus de l’air ! Entends jaillir, ainsi qu’une source au désert, Cet hosanna d’oiseaux, ces vives accordailles, Ces grains de voix qui sont d’argentines semailles Dans les sillons d’azur du jubilant éther ! — Au centre d’un bosquet que la chaleur abîme, Un rayon de soleil use comme une lime Le pâlissant lilas, dont il vient mordiller La tiède moelle vanillée… — Mais si ces chauds parfums, ces azurs, ces silences, Au plaisir de ton cœur mêlent des coups de lance, Si dans ces paradis tu soupires encor. Si le jour exalté te hèle et te torture, Si tu ne peux vraiment supporter la Nature Sans te sentir plus tendre envers un autre corps, Ô cœur religieux, un corps est une église, Un corps humain qui rêve est un temple entr’ouvert, Il est le vase où naît et se meurt l’univers, Il est aussi l’unique et puissante franchise Où tu peux te guérir du triomphant été Au prix de la tristesse et de l’humilité…