Les Ombres

Anna de Noailles

L’Ombre des jours — 1902

Quand ayant beaucoup travaillé J’aurai, le cœur de pleurs mouillé, Cessé de vivre, J’irai voir le pays où sont Tous les bons faiseurs de chansons Avec leur livre. Chère ombre de François Villon Qui comme un grillon au sillon Te fis entendre. Que n’ai-je pu presser tes mains Quand on voulait sur les chemins Te faire pendre. Verlaine qui vas titubant, Chantant et semblable au dieu Pan Aux pieds de laine, Es-tu toujours simple et divin, Ivre de ferveur et de vin, Bon saint Verlaine ? Et vous dont le destin fut tel Qu’il n’en est pas de plus cruel, Pauvre Henri Heine, Ni de plus beau chez les humains. Mettez votre front dans mes mains, Pensons à peine. Moi, par la vie et ses douleurs, J’ai goûté l’ardeur et les pleurs Plus qu’on ne l’ose… Laissez que, lasse, près de vous, Ô mes dieux si sages et fous, Je me repose…