Le premier soleil se couche

Cécile Sauvage

Tandis que la terre tourne — 1910

Où vont les flots des mers, où vont toutes mes âmes ? Que ne suis-je restée à l’aube de mon temps Quand les pigeons soyeux ployaient leurs molles rames, Au-dessus des maisons, dans un ciel de printemps, Quand les roses gonflaient la fraîcheur de leurs joues Pour souffler des parfums aux lézards éblouis Et que le crépuscule avec un bruit de roues Entraînait le jour pâle au tombeau de la nuit. Eh quoi, j’étais l’enfant qui courait dans les pentes Où les sentiers poussaient des touffes de soleil. Alors sur les anneaux de mes tresses luisantes Un rayon de lumière enroulait son sommeil. Les rêves du matin comme des libellules Froissaient autour de moi leurs réseaux de clartés ; Mon désir trépignait dans ses petites mules Et des vaisseaux chargés d’aurore m’invitaient. Des amours querelleurs ricanaient dans les vignes, Pressant la grappe tiède et lourde entre leurs doigts. J’hésitais à partir sur le dos blanc des cygnes Ou nichée au creux d’or d’une feuille des bois. Les papillons disaient : Viens, l’heure est éternelle, Nous sommes les amants poudrés des Pompadours, Les mouches de leurs seins s’attachent à notre aile, Notre aile est un baiser de soie et de velours. Ah ! mon cœur, souviens-toi ; la montagne était blonde, Une telle lueur colorée et profonde Éclairait le gosier des clochetons d’azur Que mon sang s’arrêtait dans son torrent obscur… La terre me tendait dans ses doigts de feuillage Un œuf où l’oiseau bleu duvetait son plumage ; Le matin titubait de jeunesse à mes pieds Tandis que le sifflet des merles écoliers S’élevait, insolent, dans le secret des branches Et que mon sein blotti sous les dentelles blanches Était un pigeonneau palpitant dans son nid Qui va voler et tremble au bord de l’infini. Ah ! mon cœur, souviens-toi des violettes pâles Donnant au foin nouveau leur douceur de languir ; L’herbe pleurait encor ses larmes matinales Et les criquets heureux commençaient à bondir. Assise à l’ombre grêle et mauve du genièvre J’attendais que l’Amour vînt me baiser le cou ; Il arrivait subtil, musardeur, un peu mièvre… Et l’argent du ruisseau chantait sur les cailloux. Ô matins revêtus de moiteurs printanières. L’arbre ne paraît plus d’aussi verte couleur Qu’au temps où nous marchions entre les taupinières Dans un trèfle berçant ses pelotons de fleurs. Quel charme avaient alors mes frisures châtaines Que tu les mâchonnais comme on fait d’un rameau ? L’averse nous tendait l’arc-en-ciel dans ses graines Et nous restions nichés sous l’amandier déclos. Ces jours sont abolis. Je suis autre. Ma route Se rembrunit parfois sous des rayons couchants, La candeur est blessée et le frisson du doute Soulève la rumeur de mes arbres penchants. L’allégresse s’en va. Adieu, jeunes folies, Roses que j’effeuillais au-dessus du torrent ; Et vous, rondeau païen de mes mélancolies, Nymphes qui dévoiliez vos jambes en courant ; Adieu, chauves-souris qui portiez sur vos ailes Mon rêve inassouvi, comme un petit dieu mort, Adieu, blé du soleil, lumières jouvencelles… Mon passé du matin, je le vois bien, s’endort. Étendu sur la mousse ainsi qu’un beau jeune homme, Il sourit vaguement au songe évanoui. Le prunier va pleurer son odorante gomme, Les herbes vont monter et s’enlacer sur lui.