Dialogue rustique (Antoine)

Émile Verhaeren

Les Blés mouvants — 1912

ANTOINE Pour apprendre à noircir quelque papier frivole Nos fils envoient au loin, vers les mornes écoles, Leurs fillettes et leurs gamins, Et c’est à nous, les vieux, qu’on impose la tâche De mener paître au long des sinueux chemins Les vaches Et de reprendre, après combien de temps, Les besognes qu’on fit quand on était enfant. GUILLAUME Je m’en souviens encor : j’avais huit ans à peine Que je poussais déjà, là-bas, de plaine en plaine, À fouet souple et claquant, le bétail noir et roux, Que je faisais griller quelques faînes de hêtre Sous la cendre d’un feu champêtre, Et qu’on était content de mon travail chez nous. ANTOINE L’esprit des champs a bien changé Et nul ne voit le séduisant danger Qui nous attire et nous menace. On ne fait plus chez nous des gens de notre race, Au front compact comme le poing ; Tout se desserre et se disjoint Et le meilleur s’en va et rien ne le ramène : On dirait d’un tamis où passeraient les graines. GUILLAUME Depuis qu’il fut soldat Mon fils est revenu des pays de là-bas, La tête pleine D’un tas de mots nouveaux que je ne comprends pas, On croirait bien qu’il perd l’haleine Quand il les dit, Si longs et si nombreux sont-ils ! Et son aîné qui tient ma ferme Commence peu à peu à penser comme lui. Son cœur est pris, l’erreur y germe ; J’étais jadis son guide et parfois son appui. Mais aujourd’hui, Si je lui parle et s’il m’écoute, Ce n’est que pour se taire et suivre une autre route Que celle où j’ai marché ! Ainsi dernièrement a-t-il vendu son seigle Et tout son blé fauché Non plus au boulanger comme il était de règle Depuis le temps de mon aïeul Mais à quelque marchand de la ville prochaine Qui n’a qu’un prix, un seul, Pour tout ce qu’il achète et ce qu’il vend de graines. ANTOINE Comment ne point se plaindre ou ne se fâcher pas Depuis que l’on a peur de se lasser les bras Et de s’user les poings et de ployer l’échine Et que l’on fait venir de sournoises machines Qu’active un feu mauvais et qui bat le froment Et le seigle, et l’avoine, et l’orge, aveuglément ? Ce n’est plus le travail, mais c’en est la risée, Et Dieu sait bien pourquoi la grange et la moisson Flambent parfois et font crier tout l’horizon Dès que s’échappe au loin quelque cendre embrasée, GUILLAUME Tous ces malheurs, ami, nous viennent de la ville Monstrueuse et vorace, arrogante et servile, Qui se ramasse au loin et puis bondit vers nous Avec ses trains bandés sur des rails métalliques, Avec ses crins tendus de fils télégraphiques, À travers le ciel pur et le vent clair et doux. Il ne faudrait nommer qu’en nous signant, ces choses Qui depuis cinquante ans furent les mornes causes De l’orgueil des cités et du grand deuil des champs. Ô les anciens chemins, sinueux et penchants Autour des vieux enclos et des eaux solitaires ! Voici qu’on coupe en deux les prés héréditaires, Qu’une gare stridente et de cris et de bruits Réveille les hameaux au milieu de la nuit ; Qu’une route de fer, de feu et de scories Traverse les vergers bornant les métairies Et qu’il n’est plus un coin au fond des bois, là-bas, Où le sifflet d’un train soudain ne s’entend pas. ANTOINE Le soir, quand je me rends au bout de l’avenue, Ce que je vois jetant là-haut, jusques aux nues, Une lueur, c’est la ville flambante au loin. Et je rentre chez moi en lui montrant le poing, Heureux de lui crier ses torts dans les ténèbres. Elle apparaît alors si méchamment funèbre Et si mauvaise et si fausse, que je voudrais Qu’elle brûlât d’un coup comme un pan de forêt Et sous l’étreinte et le viol des flammes rouges Hurlât dans ses palais et râlât dans ses bouges. Ah ! si ma haine avait, pour me servir, cent bras ! Mais mon corps est piteux et mes membres sont las Et rien n’est pauvre et vain comme un flot de paroles. GUILLAUME C’est la sagesse et la raison qui nous isolent. Mais que croule le ciel, je n’avouerai jamais Qu’il est mal de penser ainsi que je pensais, Me souvenant des miens qui pensaient bien naguère. Quand nous serons partis, que deviendra la terre ? ANTOINE On dira de nous deux : « Ils furent paysans, Tenacement, et dans leurs os et dans leur sang, Et leur âme ne s’est de leur corps retirée Qu’à l’heure où la folie eût perdu leur contrée. »