Ballade IV (Comment se peut un pauvre cueur deffendre)
Charles d’Orléans
Poème de la prison
Comment se peut un pauvre cueur deffendre,
Quant deux beaulx yeux le viennent assaillir.
Le cueur est seul, desarmé, nu et tendre,
Et les yeux sont bien armez de plaisirs ;
Contre tous deux ne pourrait pié tenir,
Amour aussi est de leur aliance ;
Nul ne tendroit contre telle puissance.
Il lui convient ou mourir ou se rendre,
Trop grant honte lui serait de fuir.
Plus baudement les oserait attendre,
S’il eût pavais dont il se peust couvrir ;
Mais point n’en a, si lui vaut mieulx souffrir
Et se mettre tout en leur gouvernance :
Nul ne tendroit contre telle puissance.
Qu’il soit ainsi bien me le fit aprandre
Ma maîtresse, mon souverain désir.
Quant il lui pleut jà pieçà entreprandre
De me vouloir de ses doux yeux ferir :
Oncques depuis mon cueur ne peut guérir,
Car lors fut il desconfit à oultrance :
Nul ne tendroit contre telle puissance.