La dernière nuit

Paul Éluard

Poésie et vérité 1942 — 1942

Ce petit monde meurtrier Est orienté vers l’innocent Lui ôte le pain de la bouche Et donne sa maison au feu Lui prend sa veste et ses souliers Lui prend son temps et ses enfants Ce petit monde meurtrier Confond les morts et les vivants Blanchit la boue gracie les traîtres Transforme la parole en bruit Merci minuit douze fusils Rendent la paix à l’innocent Et c’est aux foules d’enterrer Sa chair sanglante et son ciel noir Et c’est aux foules de comprendre La faiblesse des meurtriers. Le prodige serait une légère poussée contre le mur Ce serait de pouvoir secouer cette poussière Ce serait d’être unis. Ils avaient mis à vif ses mains courbé son dos Ils avaient creusé un trou dans sa tête Et pour mourir il avait dû souffrir Toute sa vie. Beauté créée pour les heureux Beauté tu cours un grand danger Ces mains croisées sur tes genoux Sont les outils d’un assassin Cette bouche chantant très haut Sert de sébile au mendiant Et cette coupe de lait pur Devient le sein d’une putain. Les pauvres ramassaient leur pain dans le ruisseau Leur regard couvrait la lumière Et ils n’avaient plus peur la nuit Très faibles leur faiblesse les faisait sourire Dans le fond de leur ombre ils emportaient leur corps Ils ne se voyaient plus qu’à travers leur détresse Ils ne se servaient plus que d’un langage intime Et j’entendais parler doucement prudemment D’un ancien espoir grand comme la main J’entendais calculer Les dimensions multipliées de la feuille d’automne La fonte de la vague au sein de la mer calme J’entendais calculer Les dimensions multipliées de la force future. Je suis né derrière une façade affreuse J’ai mangé j’ai ri j’ai rêvé j’ai eu honte J’ai vécu comme une ombre Et pourtant j’ai su chanter le soleil Le soleil entier celui qui respire Dans chaque poitrine et dans tous les yeux La goutte de candeur qui luit après les larmes. Nous jetons le fagot des ténèbres au feu Nous brisons les serrures rouillées de l’injustice Des hommes vont venir qui n’ont plus peur d’eux-mêmes Car ils sont sûrs de tous les hommes Car l’ennemi à figure d’homme disparaît.