Les Poissons et le Cormoran

Jean de La Fontaine

Fables — 1679

IL n’estoit point d’étang dans tout le voisinage Qu’un Cormoran n’eust mis à contribution. Viviers et reservoirs luy payoient pension : Sa cuisine alloit bien ; mais lors que le long âge Eut glacé le pauvre animal, La mesme cuisine alla mal. Tout Cormoran se sert de pourvoyeur luy-mesme. Le nostre un peu trop vieux pour voir au fond des eaus, N’ayant ny filets ny rezeaus, Souffroit une disette extreme. Que fit-il ? Le besoin, docteur en stratagême, Lui fournit celuy-cy. Sur le bord d’un Estang Cormoran vid une Écrevisse. Ma commere, dit-il, allez tout à l’instant Porter un avis important À ce peuple ; Il faut qu’il perisse : Le maistre de ce lieu dans huit jours peschera : L’Écrevisse en haste s’en va Conter le cas : grande est l’émute. On court, on s’assemble, on députe À l’oiseau, Seigneur Cormoran, D’où vous vient cet avis ? quel est votre garand ? Estes-vous seur de cette affaire ? N’y sçavez-vous remede ? et qu’est-il bon de faire ? Changer de lieu, dit-il. Comment le ferons-nous ? N’en soyez point en soin : je vous porteray tous L’un apres l’autre en ma retraite. Nul que Dieu seul et moy n’en connoist les chemins, Il n’est demeure plus secrete. Un Vivier que nature y creusa de ses mains, Inconnu des traitres humains, Sauvera votre republique. On le crut. Le peuple aquatique L’un apres l’autre fut porté Sous ce rocher peu frequenté. Là Cormoran le bon apostre Les ayant mis en un endroit Transparent, peu creux, fort étroit, Vous les prenoit sans peine, un jour l’un, un jour l’autre. Il leur apprit à leurs dêpens, Que l’on ne doit jamais avoir de confiance En ceux qui sont mangeurs de gens. Ils y perdirent peu ; puis que l’humaine engeance En auroit aussi bien croqué sa bonne part ; Qu’importe qui vous mange ? homme ou loup ; toute panse Me paroist une à cet égard ; Un jour plustost, un jour plus tard, Ce n’est pas grande difference.