Homme, je t’ai suivi longtemps

Henri de Régnier

Les Médailles d’argile — 1900

Homme ! Je t’ai suivi longtemps, tu ne m’as pas Entendue, et l’écho qui seul double ton pas A fait que tu croyais marcher seul dans l’aurore ; Tu marcherais toujours sans m’avoir vue encore Peut-être, et toujours seul et me cherchant en vain, Peut-être, si, ce soir, debout sur ton chemin, Familière à ton songe et nouvelle à ta vue, Je n’étais, tout à coup et soudaine, apparue, Opportune et mystérieuse devant toi Sans surprise et qui me regardes sans effroi Car le pieux espoir où se voua ta vie T’a laissé sans autel, sans culte et sans patrie Sur cette terre aride où tu cherches les Dieux. Je t’ai suivi longtemps, invisible à tes yeux, Ô passant, je t’ai vu, tout haletant de joie Quand tu croyais saisir quelque divine proie Persévérant chasseur sans flèches ni filets… Je t’ai suivi dans la forêt où tu voulais Surprendre le Sylvain ou saisir la Dryade Alors qu’à la naissante aurore elle s’évade De l’écorce rugueuse où s’écorche ta main. En vain ta hache abat l’arbre ; il est vide. En vain Tu t’es courbé longtemps au-dessus des fontaines Pour entrevoir dans l’eau fugitivement vaine La Nymphe qui l’habite et qui ne montre plus Au ruisseau transparent son corps fluide et nu Qui selon la courbe où l’étreinte de la rive S’étirait en fuyant avec l’onde furtive. Ô berger, c’est en vain que parmi les troupeaux, Nourri de leur laitage et vêtu de leurs peaux, Assis la flûte aux doigts près des ruches à cire, Sous la lune, l’été, tu guettas le Satyre Dont le sabot piétine et qui marche en dansant. Vaine attente ! À genoux, je t’ai surpris souvent Au crépuscule près de la source sacrée Sur le sable cherchant la trace vénérée De Pégase. La Mer à tes regards pieux N’a pas fait de ses flots jaillir ses glauques Dieux. Aucun, qu’il soit des prés, des antres ou des grèves, N’a montré son visage au désir de tes rêves ; Pas même ceux, jadis, qui, partout familiers, À toute heure, des champs, des monts ou des halliers Sortaient et se mêlaient aux hommes de la Terre. Parcours la plaine en fleurs ; monte au pic solitaire, Visite le vignoble ou scrute la forêt, La lande, les jardins, le verger, le guéret, Rien. Passe, ô voyageur, la porte de la Ville Que le libre travail ou le labeur servile Emplit de l’aube au soir de sa double rumeur : On chante, on parle, on rit, on court, on vit, on meurt. Le brasier luit, le bûcher flambe, le four fume ; Le marteau furieux retombe sur l’enclume ; L’un forge la cuirasse et l’autre bat la faulx ; La fonte en un seul bronze unit divers métaux. Pour l’arène où l’on saigne et la glèbe où l’on sue Voici le glaive court et le soc de charrue ; Voici l’ancre nautique et l’éperon marin. Admire l’Aigle d’or et la Louve d’airain Qui harcèle du bec et qui mord de la gueule Les esclaves muets attelés à la meule Car la Ville, en un jour, tous les jours, sans arrêt Dévore une moisson et brûle une forêt Et semble, au fond des soirs, une aurore allumée. Mais il manque pourtant à toute la l’urne Rampante au-dessus d’elle et noircissant les cieux Le petit grain d’encens qui monte vers les Dieux ! Et nul, sous le marteau dont la forge résonne, Humblement, d’une main pieuse, ne façonne, Dans l’argent malléable ou dans l’or souverain, La face fabuleuse ou le profil divin. Pourquoi n’as-tu donc pas, comme les autres hommes, Oublieux, oublié les noms dont on nous nomme ? Pourquoi nous cherches-tu toujours, cher obstiné, Toujours, sur notre trace invisible, acharné ? Ne saurais-tu sans nous trouver la terre belle Et fertile ? L’est-elle moins sans que Cybèle La parcoure, ô pieux Ami ? Toute la Mer Ne chante-t-elle plus d’un flot toujours amer Sa plainte langoureuse et sa sonore joie Sans qu’à travers le vent qui l’apporte tu croies Entendre en sa rumeur t’appeler à leurs bras Les Sirènes ? Que veux-tu donc ? N’es-tu donc pas Heureux que le troupeau tout entier t’appartienne Sans avoir à livrer aux Déesses Gardiennes Ta plus blanche génisse ou ton plus noir bélier ? Est-ce trop pour toi seul des fruits de l’espalier, Du champ et du jardin, de l’arbre et de la vigne Sans qu’un devoir secret à l’offrande désigne La grappe la plus lourde et le plus lourd épi ? Ne sentirais-tu donc ni regret, ni dépit A verser sur l’autel pour qu’un Dieu s’en honore Le vin qu’à son crater épancha ton amphore ? Va donc ! Coupe ton orge et moissonne ton blé. Qu’importe où s’est enfui le Céleste Exilé Qui levait, en menant la vendange et l’orgie, Sa corbeille pourprée et sa serpe rougie ! Sois homme. Mange, bois, pleure et ris, tour à tour. Le désir est plus bref que tu ne crois. L’Amour Dure à peine le temps d’effeuiller une rose. Prends la fleur. Mords au fruit. Vis à même les choses Sans plus t’inquiéter de ce qui fut divin. Mais je sens, ô mon fils, que je te parle en vain. Ecoute moi. Entends. Je suis l’une de celles Que les hommes jadis nommèrent Immortelles. Seule encore je vois la moitié des saisons Et l’éternel soleil grandir à l’horizon. Les autres, avec moi, aux Enfers descendues, Ombres pâles, en ont oublié les issues, Moi seule encor je sais par quel détour obscur On monte à la clarté du jour et vers l’azur, Car je suis à la fois terrestre et souterraine Et mon Royaume est double où je suis deux fois Reine Tu l’as voulu. Reçois sur tes lèvres le grain Du fruit mystérieux que je porte à la main ; Ferme tes yeux à la lumière dont encor S’emplit leur rouge nuit du reflet d’un soir d’or. Suis-moi qui t’ai suivi longtemps. Tais-toi. Prends garde. Descends encor. C’est bien. Ouvre les yeux. Regarde ! Tu vois, là-bas, roulant la vase de ses eaux, Le noir fleuve entourer de son fluide anneau, A travers l’ombre trouble et la clarté nocturne, Abrupte ou sablonneuse et partout taciturne, L’Ile silencieuse où séjournent les Dieux. Le Temps ne les a pas respectés. Ils sont vieux Et leurs cheveux sont blancs et leurs barbes sont blanches. Vois Bacchus corpulent qui saisit, lève et penche. L’amphore vide d’où ne coule plus nul vin, Son thyrse est un cep mort sans pampre ni raisin Et l’inquiet Hermès lui compare en pensée Le bâton nu qui fut jadis le caducée Où ne s’enroulent plus les mystiques serpents ; Les Satyres lassés auprès des Aegypans Dorment ou lourdement s’étirent et la corne Pastorale est rompue au front osseux des Faunes. Ne reconnais-tu point en ces spectres errants Les fantômes des Dieux que le monde a crus grands, Terribles, bienveillants, injurieux ou fourbes, Durs à qui leur résiste et durs à qui se courbe, Innombrables, vivants, suprêmes, immortels Vers qui fumait l’encens et ruisselait l’autel Du sang quotidien de victimes sans nombre Et qui ne sont plus rien maintenant que des Ombres ? Ils rêvent, anxieux, espérant le soleil Et que le songe ambroisien, noble et vermeil Recommence et que l’exil cesse et que l’on sorte De l’Ile souterraine autour de qui l’eau morte Du noir Styx passe, court et s’écoule sans bruit, Car leur foule nocturne est lasse de la nuit. Mars, comme pour partir, rattache sa sandale Et Vénus, belle encor, en cette onde infernale, Trempe son pied, tandis que Neptune prudent Semble sonder un gué du bout de son trident. Contemple tous ceux-là de qui fut générique La joie olympienne ou la force olympique, Qui furent autrefois l’oracle et le destin, La réponse de l’antre et le mot sybillin, L’écho sacré, la flûte alternée et la lyre, Les cymbales, le cri, la danse, le délire, Le parfum de la rose et l’odeur du laurier, L’ode religieuse et le refrain guerrier, Le roulement des chars ou le choc des tonnerres, Les murmures du ciel, les frissons de la terre, La houle des moissons qui font le sol mouvant Et la forêt mouvante au long souffle du vent Et le chant de la mer et le chant des fontaines, La rumeur qui bourdonne au creux des ruches pleines, La source, le ruisseau, le fleuve ; eux qui mêlaient En leurs coupes, le vin, l’eau, le sang et le lait, Portaient le sceptre droit ou le thyrse flexible, Lançaient la foudre au mont et la flèche à la cible Et remplissaient la terre et le ciel tour à tour De la confusion de leurs vastes amours, Tous ces Dieux de la Vie et de la Violence Leurs Ombres maintenant ne font que du silence. Et tous, d’un long regard, suivent pensivement, En son vertigineux et morne tournoiement, Pégase qui, rué d’une course inutile, Les crins au vent, galope en rond autour de l’Ile Et qui parfois bondit et qui parfois s’abat Et qui semble hennir et que l’on n’entend pas Et qui s’arrête et qui repart et semble attendre, D’un quadruple sabot creusant le sol de cendre, Et brusquement, cabré, prodigieux et noir, D’un élan furieux et d’un tragique espoir, Ecarte d’un seul coup ses deux ailes ouvertes Qui battent l’air trop lourd et retombent inertes Et, rebelles encor, referment à son dos L’effort désespéré d’un vol jamais éclos. Et, maintenant, adieu, mon fils. Retourne. Oublie A la lumière de l’amour et de la vie Ce monde inférieur où tes yeux ont connu Ce que les Dieux que tu cherchais sont devenus. Va-t’en sans regarder derrière toi. Va vivre ; Car moi qui t’ai conduit je ne peux plus te suivre Là-haut. Ici mon heure infernale est sonnée Et j’ai vécu la part de ma terrestre année ; Je redeviens une Ombre et je rentre parmi Cette foule, Étrangère et Captive à demi, Car le printemps m’appelle à la terre et l’automne Du Tartare profond ramène Perséphone ; Mais toi que rien n’arrête en la funeste nuit Va-t’en. Tu reverras l’aurore d’aujourd’hui Et, du seuil retrouvé de la clarté vivante, Tes yeux se rouvriront de leur sombre épouvante Loin de l’Ile cruelle et des farouches lieux Où rôdent à jamais les fantômes des Dieux. Pars ; mais en repassant la pierre de ta porte Secoue avant d’entrer le sable que rapporte A sa semelle humide encor du noir chemin Ta sandale trempée au fleuve souterrain.