La Vision de la belle Aude

Amélie Gex

Poésies — 1879

I. Gentil page était aimé Par très-noble damoiselle ; Deux ans, dans son cœur fermé Il tint l’amour de sa belle. Mais au seigneur du manoir Vint de France un haut message De riche et fier chevalier Priant qu’il voulut bailler Sa fille Aude en mariage. II. — Par la lance et l’éperon, Messager, je vous régale, Dit Olgard le vieux baron, Ce soir dans ma grande salle ; Ecuyer, vous pourrez voir, Sous la cape qui l’habille, Les grâces et les beautés, Précieuses raretés, Qui sont les dons de ma fille ! III. Par son moine chapelain, Saint homme plein de prudence, Notre seigneur châtelain Qui lui gardait révérence, À sa fille fit savoir Qu’au souper, dans sa parure, De la soie et du velours En empruntant le concours, Elle embellit sa tournure. IV. En oyant l’affreux récit De son prochain mariage, D’Aude le doux cœur s’occit Songeant à Gaulthier son page… Au moine fit entrevoir, Comme tendre remontrance, Qu’Olgard étant déjà vieux, Pour elle il convenait mieux Rejeter cette alliance. V. Le moine, de ces propos Sentant la rare tendresse, S’en alla, frais et dispos, Les porter à leur adresse ; Et, jugeant de son devoir De s’en acquitter sur l’heure, Il se rend vers le chenil Oû, par plaisir puéril, Souvent, le baron demeure. VI. Or, notre gentil Gaulthier Que tant aimait la belle Aude, Pour choses de son mestier, Voulut lui parler en fraude… Sans qu’on le pût entrevoir, Soit par ruse ou maléfice, Il parvient, d’un pas discret, Au mystérieux retrait Où sa belle est au supplice. VII. L’or, la soie et le brocart Parent de gente manière La tendre fille d’Olgard Qui, dolente, est en prière. Au Ciel, en son désespoir, Lance une plainte suprême, Priant Dieu de faire agir Son bon ange à l’avenir, Au profit de ce qu’elle aime ! VIII. Or, advint qu’elle entendit Douce et bénigne réponse… Son cœur écoute, interdit, Ces mots que la voix prononce : — Aude, gardez votre espoir ! Vous aurez mon assistance… Dieu sur les saintes amours. Veille et prête aide et secours À qui garde sa constance ! — IX. Aude, au bruit miraculeux, À genoux se précipite, Mais un coup respectueux Lui présage une visite : — Dame, veuillez recevoir Réponse courte et sincère, Dit le moine don Tricot, Aux demandes que tantôt Vous fîtes à votre père. X. Sire Olgard a reconnu Votre amitié filiale ; Mais pour lors a maintenu Sa résistance amicale : « Ainsi, dit-il, sans surseoir, « Sénéchal de Normandie « Mon neveu, le comte Henri, « Dans peu sera le mari Qu’à ma fille je dédie. » XI. Je viens, dit Aude, en ce lieu Moi, très-faible créature, D’entendre la voix de Dieu, Messire, la chose est sûre. Parfois il daigne apparoir Aux humains, dans leurs épreuves ; J’espère qu’en sa bonté De sa sainte volonté, Il me donnera des preuves ! — XII. Le bon moine, interloqué, Craignant quelque sortilége, — Car Satan, si reluqué, Prend souvent une âme au piége… — Sans se laisser émouvoir, En malin frocard s’advise Que, si c’est illusion, Plus n’aura de vision Devant lui, l’homme d’église. XIII. Lors, faisant signes de croix Et moult oraisons pieuses, Il adjure, à haute voix, Les ombres mystérieuses De lui laisser percevoir Par marque, signe ou symbole, Qu’Aude jamais de l’enfer, Beelzébuth ou Lucifer, Point n’entendit la parole. XIV. Il advint en ce retrait Une merveille étonnante ; Du Sauveur le saint pourtraict Parla d’une voix tonnante : « Oui, moine, je veux avoir, « Dans ma tendresse jalouse, « Sans qu’on puisse la honnir, « À jamais, dans l’avenir, « Ma chère Aude, pour épouse. » XV. Don Tricot, tout ahuri, Dit : « Ma fille, je suppose Qu’à vous donner tel mari, Votre père ne s’oppose… Il ne saurait mieux vouloir Et ne saurait mieux prétendre Que votre saint célibat Aie pour lui, ce résultat D’avoir Jésus pour son gendre !… XVI. L’auteur du vieux manuscrit, Où j’ai puisé cette histoire, Raconte qu’Olgard souscrit À ce vœu très-méritoire… Qu’Aude fit si bien valoir Que, par grâce fortunée, Le Ciel, dit-on, la dota D’un ange qui cimenta Sa délectable hyménée !…