Ballade LI
Charles d’Orléans
Poème de la prison
La première fois, ma Maîtresse,
Qu’en votre présence vendray,
Si ravi seray de liesse
Qu’à vous parler je ne pourray ;
Toute contenance perdray,
Car, quant votre beauté luira
Sur moi, si fort esbloïra
Mes yeux que je ne verray goutte ;
Mon cueur aussi se pasme a,
C’est une chose que fort doubte.
Pource, nonpareille Princesse,
Quant ainsi devant vous seray,
Veuillez, par votre grant humblesse,
Me pardonner, se je ne sais
Parler à vous, comme devray ;
Mais tôt après, s’asseurera
Mon cueur et puis vous contera
Son fait, mais que nul ne l’écoute ;
Dangier grant guet sur lui fera,
C’est une chose que fort doubte.
Et se mettra souvent en presse
D’oüir tout ce que je diray
Mais je pense que par sagesse
Si tresbien me gouverneray
Et telle manière tendray
Que faulx Dangier trompé sera,
Ne nulle riens n’appercevra ;
Si mettra il sa painne toute
D’espier tout ce qu’il pourra ;
C’est une chose que fort doubte.