Le temps n’a pas toujours une égale valeur

Anna de Noailles

Poème de l’amour — 1924

Le temps n’a pas toujours une égale valeur, Tu cours et je suis immobile, Je t’attends ; cela met quelque chose en mon cœur De frénétique et de débile ! J’entame avec l’instant un infime combat Que départage le silence. L’heure, qui tout d’abord semblait me parler bas, Frappe soudain à coups de lance. Elle semble savoir, et garder son secret, Le destin se confie à elle ; On ne pénètre pas dans cette ample forêt Où rien n’est promis ni fidèle ! — Puisque la passion, en son sauvage trot, Gaspille sa richesse amère, Révérons ces instants de la vie éphémère Dont chacun nous semblait de trop ! — Attendre : épuisement sanglant de l’espérance, Tentative vers le hasard, Hâte qui se prolonge, indécise souffrance De savoir s’il est tôt ou tard ! Impatience juste, exigeante et soumise, À qui manque, pour bien lutter, Le pouvoir défendu de refaire à sa guise L’univers puissant et buté ! — Certes, mon cœur ne veut te faire aucun reproche Des minutes que tu perdais ; Tu me savais vivante, active, sûre et proche, Moi, cependant, je t’attendais ! Sans doute la démente et subite tristesse Qui se mêle aux jeux éperdus Est le profond sanglot refoulé que nous laisse La douleur d’avoir attendu !…