Nature que je sers

Anna de Noailles

Les Éblouissements — 1907

Nature que je sers avec tant de courage, Je veux te rendre enfin un plus touchant hommage, Et dire, ivre d’odeur, de soleil et d’azur, Quelle flèche a percé mon cœur brûlant et pur. Je veux dire avec quelle épuisante tristesse J’ai chanté ton plaisir, ta joie et ta jeunesse, Car, louant et baisant ton éclatant décor, Je sais bien que c’est toi la détresse et la mort. – Quand la tulipe gonfle et que l’épine est blanche, Quand l’acacia tend du geste de sa branche Une grappe qui semble être un lampion fleuri, Quand l’herbe a des parfums émouvants comme un cri, Et que ta plaine verte, heureuse, reposée, Semble goûter l’azur et boire la rosée, Je sais qu’un peuple immense en ton ombre descend, Te nourrit de sa chair et t’abreuve de sang… – Ô bacchante insensible, ô riante faunesse ! Je sais que mon enfance et ma jeune jeunesse Ont disparu là-bas, dans l’herbe, avec les morts. Je sais que sans loisir, sans trêve, sans remords, Tu jettes des héros dans ton ombre profonde. Tout ce qui fut la joie et la beauté du monde Est devenu le sol humide de tes bois. Des empires sont morts et sont rentrés en toi. Partout où le pied pose, où la main veut s’étendre, On sent s’évaporer une funèbre cendre. Telle que je te vois, tu ne peux consoler : Tu fais mugir tes flots, tu refuses ton blé, Et détournant tes yeux d’une âmo qui t’implore, Tu ne veux que fleurir et que jouir encore, Tu n’as de tendres soins et de suavité Que pour ton éclatant et ton impur été. .. Mais alors, quelle avide et chaude complaisance ! Tout s’empresse, tout luit, tout chante, tout s’élance ! Lumineuse fraîcheur des bondissants matins, Gaîté de la rosée au cœur des lauriers-thyms ! Les pins disciplinés, graves, emplis de force, Sont au bord de la mer comme un temple d’écorce. Quel feu que de parfums jusqu’au ciel étagés, L’amour dans chaque fleur, dans chaque fruit logé. Quel délire glissant du verger au bocage ! L’oiseau semble une feuille, et la feuille, un plumage. Le ramier langoureux caresse son sérail, La fleur ouvre à l’insecte un gosier de corail. Le tilleul, le bouleau, les platanes, les frênes, Au vent voluptueux livrent leurs molles graines, Tandis qu’on voit briller et s’émouvoir plus bas Le feuillage du buis, du chanvre et du tabac. La brise est une barque errante qui transporte Des amoureux désirs la brûlante cohorte. La biche aux yeux d’émail soupire au fond des bois, En renversant le cou, comme un oiseau qui boit. Et le cœur, le cœur triste et mystique des hommes Est pris dans cet azur, dans ce miel, dans ces gommes… Combien de fois a-t-on souhaité de mourir Pour échapper au sombre et déchirant désir Qui vient du soir luisant, des eaux, de la verdure ? Mais vous ne lâchez pas les jeunes corps, Nature Vous les gardez, vous les baignez d’embrassements Vous groupez, vous mêlez, vous joignez les amants, Vous leur faites plaisir au milieu des tortures, Vous riez, vous semblez les protéger, Nature ! Vous leur cachez la peur, le mensonge et la mort, Vous parfumez leurs mains, vous brûlez sur leurs corps, Jusqu’à ce que dans l’ombre épaisse de vos voiles Un peuple naisse, ainsi qu’un million d’étoiles… – Hélas ! c’est donc ta seule et grave volonté La Volupté, l’immense et triste Volupté !