Oumé

Marie Krysinska

Joies errantes — 1894

Oumé — Fleur-de-Prunier — la petite princesse Japonaise — aux longs yeux, Au teint de lotus doré, Laisse errer Ses doigts de fin ivoire Sur les cordes tendues de la biva ; Et de ses lèvres exquisement pâles Monte une chanson : « Le guerrier farouche, Le farouche Samouraï, Pour moi seule s’attendrit ; Le baiser de sa bouche Est gai comme un éveil de nids. » La chanson vole par delà les lattes délicates De bambous, avec soin ouvragés ; Elle vole par delà les étoffes brodées Où, songeuses, les cigognes se sont arrêtées ; La chanson vole jusque sous le ciel diapré — Sous le ciel rouge, violet et gris — Et berce, comme d’un souffle léger, Les Chrysanthèmes, les Pivoines et les Iris. « Il est parti guerroyer, Armé du katana recourbé ; Mais son baiser dans mon cœur est resté… Et j’attends, palpitante d’espérer Le retour du Bien-Aimé. » Les Chrysanthèmes disent : — Viens, petite sœur, Dont la robe comme nos parures est joyeuse, Viens parmi nous promener ta langueur amoureuse ! Dans le vent frais, qui souffle de la mer, nous baignerons ensemble… Viens parmi nous, petite sœur qui nous ressemble ! « Le charme de vivre, le charme de voir Les fleurs, aux chatoyants reflets, Qui, telles de petites sœurs, Autrefois me parlaient — Tout s’est éloigné Avec le Bien-Aimé. » Les Pivoines disent : — Nos seins sont éclaboussés Du sang glorieux des guerriers tombés ; La petite princesse ne reverra jamais Son Bien-Aimé ! « Si son jeune cœur allait succomber ! Si mon beau guerrier loin de moi tombait ! Ah ! sûrement les hirondelles sauvages me le diraient. » Et les Iris disent : — Viens, petite sœur, Te pencher sur l’eau à l’insigne douceur ! Dans les roseaux tremblants dort l’opium suprême… Viens parmi nous petite sœur ! « Et s’il ne devait Revenir jamais, Mon Bien-Aimé, Parmi les iris et les roseaux, Tremblants dans l’eau, Je m’endormirais. » Des cordes tendues le frémissement cesse Et la chanson a replié son aile, Oumé — Fleur-de-Prunier — la petite princesse Japonaise, aux longs yeux, Rêve parmi les étoffes brodées Où, songeuses, des cigognes se sont arrêtées.