Le poète n’est plus jeune comme autrefois

Francis Jammes

Clairières dans le ciel — 1906

Le poète n’est plus jeune comme autrefois. Il a dit à son chien ; chien, il est d’autres bois que ceux où nous chassions dans le fumeux automne il est d’autres ajoncs et il est d’autres chaumes : il y a les fougeraies des ténèbres de Dieu, les fourrés qui le soir respirent dans les Cieux. Mais le poète, bien qu’amer devant la vie qu’il avait tant aimée et qui l’avait trahi, le poète savait sourire aux jeunes filles dont les joues sont les pommes rouges des charmilles. Il faut que, sans savoir pourquoi, ces enfants rient. Il faut laisser jaser les sources des prairies. À mesure que le poète allait à Dieu et que, de plus en plus, se faisait raboteux le chemin où l’on est forcé de s’engager, son cœur paisible, bien que déçu, souriait aux échos des baisers dans les vacances lourdes. Son âme, ardente et triste et tendrement amère, à genoux maintenant devant chaque Mystère devenait l’humble sœur de l’humble coquelourde qui orne la pauvreté du buis presbytéral… D’autres jardins s’ouvraient, mais si beaux et si sombres que leurs feuilles gênaient celui qui voulait voir ; et la beauté suprême était ce large noir où se risquait son cœur comme un homme qui plonge.