A l’escler viollant de ta face divine

Agrippa d’Aubigné

Le Printemps

A l’escler viollant de ta face divine, N’estant qu’homme mortel, ta celeste beaulté Me fist goutter la mort, la mort & la ruyne Pour de nouveau venir à l’immortalité. Ton feu divin brusla mon essence mortelle, Ton celleste m’esprit & me ravit aux Cieulx, Ton ame estoit divine & la mienne fut telle : Deesse, tu me mis au ranc des aultres Dieux. Ma bouche osa toucher la bouche cramoysie Pour cœiller sans la mort l’immortelle beaulté, J’ay vescu de nectar, j’ay sucsé l’ambroysie, Savourant le plus doux de la divinité. Aux yeux des Dieux jalloux, remplis de frenaisie, J’ay des autels fumants conu les aultres Dieux, Et pour moy, Dieu segret, rougit la Jalousye Quant un astre incognu ha déguizé les Cieux. Mesme un Dieu contrefait, refuzé de la bouche, Venge à coups de marteaux son impuissant courroux, Tandis que j’ay cueilli le baiser & la couche Et le sinquiesme fruict du nectar le plus doux. Ces humains aveuglez envieux me font guerre, Dressant contre le ciel l’eschelle, ils ont monté, Mais de mon Paradis je mesprise leur terre Et le ciel ne m’est rien au pris de ta beaulté.