La Vente aux Enchères

Émile Verhaeren

Les Villes à pignons — 1910

Voici trois mois qu’on l’a porté en terre, Et le désir des héritiers Est qu’on vende, jusqu’au dernier, Aux volantes enchères, Les meubles familiers Du vieux notaire. La servante qui l’assista, quand il mourut, A requinqué, depuis trois jours, Avec des loques de velours, L’arroi fané des gros bahuts, Et réveillé, à poings rouges, les moires Et l’éclat endormi des massives armoires. Et maintenant, Que leur gloire réapparue S’étale à tout venant, Contre les murs, à front de rue, Elle les garde et les surveille encor, Faisant reluire, avec son tablier, Quelque pommeau mal nettoyé, Ou quelque frise à filet d’or. Et l’archiviste, et le doyen, et le docteur Se rencontrent parmi les acheteurs ; Et les matrones graves et compactes Se disputent sur la valeur exacte D’un saladier d’étain ou d’un flambeau d’argent. Le crieur est sonore, adroit et diligent ; On vend l’un après l’autre : Un candélabre, une aiguière, un bassinet Et l’horloge, très vieille, où Dieu et ses apôtres Apparaissaient dans l’or dès que midi sonnait ; Enfin, jusqu’au hanap qui provenait d’un prince, Et dont s’était servi, devant sa cour, le roi, Lorsqu’il était passé, en l’an cinquante-trois, Avec le duc, son fils, par ce coin de province. Au fond du vestibule est étalé l’orgueil Profond et rembourré, de six vastes fauteuils, Et la croupe et le dos des commères s’y tassent, Et leurs rires sont gros, et leurs langues salaces, Et leur ventre bombé s’y gonfle à l’abandon. On admire les pieds sculptés du guéridon Où s’appuyait le coude enflé du vieux notaire, Jadis, quand il fumait sa longue pipe en terre, Tranquillement, à la fenêtre, aux soirs d’été. On songe avec respect à son intégrité ; Dire que ces cartons vides, aux parois vertes, Ont contenu l’objet de tant d’affres souffertes ! Que ces casiers ouverts et ces béants tiroirs Ont recélé tant de ferments de désespoir ! Et l’on parle à l’écart, la main contre les lèvres, Du testament subtil qu’il fit faire à l’orfèvre, Pour qu’aucun legs ne put froisser aucun neveu. Chacun de ses contrats, comme un trousseau de nœuds, Tenait le droit flottant en ses clauses serrées. Pourtant, que de fureurs se sont exaspérées, Devant son bureau sombre, insensible et massif ! La veuve du brasseur et leur fils adoptif Se sont battus jadis, au seuil de son étude : Il est vrai que leurs poings en avaient l’habitude. On n’attend plus que l’échevin, Qui doit rentrer d’Alost, où se touchent ses rentes, Pour déguster et mettre en vente Le vin. Et le doyen et l’archiviste Touchent déjà le « Haut Brion », Subtilement, de leurs lèvres artistes ; Puis s’attardent, la bouche en rond, À lentement goûter le « Château Rose ». L’échevin survenu prend à son tour la pose Des vieux buveurs d’antan qui, le verre à la main, Et balançant leur corps sur leur chaise qui tangue, En l’honneur des grands crus faisaient claquer leur langue. Et tous boiraient jusqu’à demain, N’était que le « Médoc », déjà s’adjuge Au juge, Et qu’un chanoine a pris pour lui, Vingt bouteilles de « Grave » et six flacons de « Nuits ». La cave du notaire est ainsi dispersée, Et l’archiviste et le doyen et l’échevin, Après mainte querelle, à coups d’or apaisée, Se désignent chacun leur part en son butin. Le crieur éreinté est au bout de son rôle, Voici passer encor, par ribambelles, Les soucoupes et les écuelles, Puis les chenets de cuivre et les plaques de tôle, Et mille objets menus qui ne valent plus rien. On vend jusqu’au collier qui maintenait le chien, Et que l’on joint, pour faire un lot, À trois marteaux et deux rabots Trouvés dans l’appentis sous de vieilles falourdes. Des camions pesants et des brouettes lourdes Dispersent lentement, de seuil en seuil, Tout ce qui fut la fierté et l’orgueil Et la richesse héréditaire Du vieux notaire. Et l’on se réjouit, qu’à part le hanap d’or, Qu’un amateur d’Anvers emporta de la ville, Tous les meubles et tous les vins restent encor Aux mains sûres des antiques familles.