Le vieux Pâtre

Marceline Desbordes-Valmore

Les Pleurs — 1833

« Ô mes enfans ! ne dansez pas. J’apporte une triste nouvelle : Tous vos frères meurent là bas, Et notre honte se revèle : Ils sont chrétiens et malheureux, Mes enfans ! que Dieu nous pardonne. Pleurons sur nous, prions pour eux ; Notre bon roi les abandonne ! » « On dit que vers nous, tous les jours, Ils tendent leurs mains suppliantes, Et qu’ils appellent au secours, Avec des bannières sanglantes : Courez à leurs cris douloureux ; Que Dieu vous guide et nous pardonne. S’il est temps, combattez pour eux ; Notre bon roi les abandonne ! » « Mes filles ! écartez ces fleurs ; Leurs enfans veulent des prières ; Tout baignés de sang et de pleurs, Ils tombent du sein de leurs mères. Donnez vos croix ; qu’un or pieux Les sauve ! et que Dieu nous pardonne. Priez ! pleurez ! donnez pour eux : Notre bon roi les abandonne ! » « Mais le fer seul va délivrant ; Portez-en dans leurs nobles plaines, Puisque ce n’est plus qu’en mourant Que les peuples brisent leurs chaînes ! Si le fer rend victorieux, Eh bien : pour que Dieu nous pardonne, Tout ce fer, donnons-le pour eux ; Notre bon roi les abandonne ! » « Débile et sombre, un vieux roi franc, Aux enfançons portait envie, Et des flots de leur jeune sang Prolongeait sa hideuse vie : Sous un maître non moins affreux Ce peuple expire… et nous pardonne. Dieu des rois ! descendez sur eux ; Notre bon roi les abandonne ! » « Mes fils, confiez vos troupeaux Aux femmes qui n’ont que des larmes ; Dieu soufflera dans vos drapeaux ; Son courroux bénira vos armes : Si le voyage est malheureux, Allez, et que Dieu nous pardonne. Allez, mes fils ! mourez pour eux ; Notre bon roi les abandonne ! » Ainsi parle aux jeunes bergers Un vieillard qui rentre au village ; Et le plaisir aux pieds légers, Fuit avec la danse volage : Des échos enfin généreux Ont crié : « Que Dieu nous pardonne ! Priez pour nous ; mourons pour eux ; Notre bon roi les abandonne ! »