Quand tu me racontes les frasques

Paul Verlaine

Odes en son honneur — 1893

Quand tu me racontes les frasques De ta chienne de vie aussi, Mes pleurs tombent gros, lourds, ainsi Que des fontaines dans des vasques, Et mes longs soupirs condolents Se mêlent à tes récits lents. Tu me dis tes amours premières : Fille des champs avec des gars, Puis fille en ville aux fols écarts Et les trahisons coutumières Et mutuelles sans remord Des deux parts et comme d'accord. Tout d'un coup un caprice vite Mûri, par l'us, en passion Sauvage, tel l'humble scion Grandissant en palme subite Qu'agiterait dans quelque vert Paysage un vent du désert. Fidèle, toi, l'autre, infidèle. Toi douloureuse, lâche, enfin Furieuse, soûle du vin Du vice, essorant d'un coup d'aile Ton cœur comme un aigle blessé, Mais sans pouvoir fuir le passé... Je t'écoute, et ma pitié toute. Toute mon admiration, Une indicible affection, Sinon celle d'un pur amour Te vont de moi par quelle route Qui souffrirait, chère, à son tour, Qui souffrira, j'en ai la crainte. Qui souffre déjà, tu le sais, Toi parfois mauvaise à l'excès. Charmante aussi comme une sainte Envers ce moi, bon vieil amant, Le dernier, hein, probablement ?