La Bêche

Émile Verhaeren

Les Villes tentaculaires, précédées des Campagnes hallucinées — 1895

À l’orient du pré, dans le sol rêche Est là, pour à toujours, qui grelotte, la bêche Lamentable et nue ; Sous le ciel sec, la terre sèche ; Et rien, sinon la maigre bêche, Latte de bois mort, latte de bois nu. — Fais une croix sur le sol jaune Avec la longue main, Toi qui t’en vas, par le chemin — La chaumière d’humidité verdâtre Et ses deux tilleuls foudroyés Et des cendres dans l’âtre Et sur le mur encor le piédestal de plâtre, Mais la Vierge tombée à terre. — Fais une croix vers les chaumières Avec ta longue main de paix et de lumière — Des crapauds morts dans les ornières infinies Et des poissons dans les roseaux Et puis un cri toujours plus pauvre et lent d’oiseau, Infiniment, là-bas, un cri à l’agonie. — Fais une croix avec ta main Pitoyable, sur le chemin — Aux verrous rouillés des étables, L’orde araignée, elle a tissé l’étoile de poussière ; Et la ferme sur la rivière, Par à travers ses chaumes lamentables, Comme des bras aux mains coupées, Croise ses poutres d’outre en outre. — Fais une croix sur le demain, Définitive, avec ta main — Un double rang d’arbres et de troncs nus sont abattus, Au long des routes en déroutes, Les villages — plus même de cloches pour en sonner Le hoquetant dies iræ Désespéré, vers l’écho vide et ses bouches cassées. — Fais une croix aux quatre fronts des horizons. Car c’est la fin des champs et c’est la fin des soirs ; Le deuil au fond des cieux tourne, comme des meules, Ses soleils noirs ; Et des larves éclosent seules Aux flancs pourris des femmes qui sont mortes. À l’orient du pré, dans le sol rêche, Sur le cadavre épars des vieux labours, Domine là, et pour toujours, Plaque de fer clair, latte de bois froid, La bêche.