Le rossignol dans le jardin du roi

Anna de Noailles

Les Éblouissements — 1907

Ah ! comme tu t’émeus, t’énerves et tressailles Vertigineuse nuit des jardins de Versailles ! Les larmes de mon cœur, montant comme un jet d’eau, Semblent jaillir soudain du gosier d’un oiseau. – Rossignol qui chantez dans le léger cytise, Flambeau mélodieux que le vent doux attise, Je remets ma douleur à vos divins accents, Soupirez pour mon cœur, sanglotez pour mon sang… Vous chantez cette nuit au-dessus du parterre Où des rosiers, gonflés d’un solennel mystère, Menés par quelque dieu des jardins et des eaux, Au son de je ne sais quels cristallins pipeaux Forment une amoureuse et langoureuse ronde Et semblent reliés par leur odeur profonde… Ô lune ! ô banc de pierre ! ô vase de granit ! Romantique douceur, désespoir infini, Et pourtant le bonheur est là qui se repose Dans le parc alangui, dans ce salon des rosés ! – Rossignol qui chantez, avez-vous votre cœur Tout près du seringa jaillissant, dont la fleur S’exalte et luit ce soir aussi haut que votre arbre ? La voyez-vous pâlir sous la lune de marbre ? Est-elle toute molle et chaude contre vous ? Riez-vous ? Pleurez-vous ? Êtes-vous triste ou fou ? Avez-vous le plaisir que nous rêvons sans cesse ? N’êtes-vous tous les deux qu’une seule caresse ? Hélas ! tous ces rosiers, comme ils viennent sur moi, Par leurs soupirs, par leur parfum, par leur émoi. Je les vois dans la nuit, en cercle, autour de l’urne. La nuit semble expansive et pourtant taciturne. Ah ce bouquet de fleurs pour un seul frêle tronc, Cinquante fleurs sur un rosier chétif et rond ; Sous ce poids éperdu tout l’arbuste succombe ; Comme la volupté nous courbe sur la tombe… Un peu de vent s’enroule autour de moi soudain Il est tout englué des sèves du jardin. Je n’ai plus qu’à mourir, se peut-il qu’on supporte Ces promesses d’ardeur, ce feu, cette odeur forte ? Pourtant, là-bas, le lin a son calice clos, Le lobélia bleu s’endort comme un mulot, L’anémone se ferme et ne veut plus entendre L’errant désir, toujours gonflé de pollen tendre. Ces fleurs semblent en paix, calices apaisés Ayant beaucoup reçu de larmes, de baisers, Mais pour le cœur brûlant, mais pour la créature, Rien ne vient achever sa sublime torture. Ces jets de fleurs, ces longs silences, ces repos Sont un venin qui va plus avant dans les os. Que ne peut-on s’unir à la brûlante rose, Aux parfums ondoyants, au faune qui repose Mystérieux, muet, impalpable, argentin, Dans l’espace si bas, si proche et si lointain… – Encor ce vent, cette langueur, cette démence, Ce croisement d’odeurs, de désirs, de semence… – Rossignol, vous voyez qu’aucun visage n’eut Un désespoir plus lourd, plus contracté, plus nu. Ah faites-moi mourir, à moins que je ne chante Comme vous, d’une voix déchirante et touchante, Ivre d’espoir, de songe et de divin ennui, Mon amour pour la lune et les belles-de-nuit !… Hélas près de vos cris que mes plaintes sont vaines, Mais si mon sang coulait, mais si j’ouvrais mes veines…