Que mes griefs maux soient par toi délivre

Christine de Pizan

Cent Ballades

O dure Mort, tu m’as desheritée, Et tout osté mon doulz mondain usage ; Tant m’as grevée et si au bas boutée, Que mais prisier puis pou ton seignorage. Plus ne me pues en riens porter domage, Fors tant sans plus de moi laissier trop vivre. Car je désir de trestout mon corage Que mes griefs maux soient par toi délivre. Il a cinq ans que je t’ai regraittée Souventes fois, a trés pleureux visage, Depuis le jour que me fu joie ostée, Et que je cheus de franchise en servage Quant tu m’ostas le bel et bon et sage, Laquelle mort a tel tourment me livre Que moult souvent souhait, pleine de rage, Que mes griefs maux soient par toi délivre. Se trés adonc tu m’eusses emportée, Trop m’eusses fait certes grant avantage, Car depuis lors j’ai été si hurtée De grands anuis, et tant reçu d’outrage, Et tous les jours reçois au feur l’emplage, Que riens ne vueil, ne n’ai désir de suivre, Fors seulement toi paier tel truage Que mes griefs maux soient par toi délivre. Princes, oyés en pitié mon language, Et toi Mort, pri, escry moi en ton livre, Et fais que tôt je voie tel message, Que mes griefs maux soient par toi délivre.