Deux êtres luttent…

Anna de Noailles

Les Forces éternelles — 1920

Deux êtres luttent dans mon cœur, C’est la bacchante avec la nonne, L’une est simplement toute bonne, L’autre, ivre de vie et de pleurs. La sage nonne est calme, et presque Heureuse par ingénuité. Nul n’a mieux respiré l’été ; Mais la bacchante est romanesque, Romanesque, avide, les yeux Emplis d’un sanguinaire orage. Son clair ouragan se propage Comme un désir contagieux ! La nonne est robuste, et dépense Son âme d’un air vif et gai. La païenne, au corps fatigué, Joint la faiblesse à la puissance. Cette Ménade des forêts, Pleine de regrets et d’envies, A failli mourir de la vie, Mais elle recommencerait ! La nonne souffre et rit quand même : C’est une Grecque au cœur soumis. La dyonisienne gémit Comme un violon de Bohême ! Pourtant, chaque soir, dans mon cœur, Cette sage et cette furie Se rapprochent comme deux sœurs Qui foulent la même prairie. Toutes deux lèvent vers les cieux Leur noble regard qui contemple. L’étonnement silencieux De leurs deux âmes fuse ensemble ; Leurs fronts graves sont réunis ; La même angoisse les visite : Toutes les deux ont, sans limite, La tristesse de l’infini !…