Ballade LXII

Charles d’Orléans

Poème de la prison

Le lendemain du premier jour de May, Dedans mon lit ainsi que je dormoye, Au point du jour m’avint que je songay Que devant moi une fleur je véoye Qui me disait : Ami, je me souloye En toi fier, car pieçà mon party Tu tenoies, mais mis l’as en oubli, En soustenant la fueille contre moi ; J’ai merveille que tu veulx faire ainsi Riens n’ai méfiait, se pense je, vers toi. Tout esbahy alors je me trouvay, Si respondy, au mieulx que je savoye : Tresbelle fleur, oncques je ne pensay Faire chose qui desp!aire te doye : Se, pour esbat, Aventure m’envoye Que je serve la fueille cest an cy, Dois je pour tant être de toi banny ? Nennil certes, je fais comme je dois Et se je tiens le party qu’ai choisi, Riens n’ai meffait, ce pense je, vers toi. Car non pour tant, honneur te porteray De bon vouloir, quelque part que je soye, Tout pour l’amour d’une fleur que j’amay Ou temps passé. Dieu doint que je la voie En Paradis, après ma mort, en joie ; Et pource, fleur, chierement je te pry, Ne te plains plus, car cause n’as pourquoi, Puis que je fais ainsi que tenu suis, Riens n’ai meffait, ce pense je, vers toi. La vérité est telle que je dy, J’en fais juge Amour, le puissant Roi ; Tresdoulce fleur, point ne te cry merci, Riens n’ai meffait, se pense je, vers toi.