Nous sommes bien faits

Paul Verlaine

Odes en son honneur — 1893

Nous sommes bien faits l'un pour l'autre ; Pourtant quand tu me rencontreras Menant mes derniers embarras D'homme grave et de bon apôtre, Ruine encore de chrétien, Philosophe déjà païen, Lourd de doctrine et de scrupule, (Le tout un peu décomposé) Mais au fond très bien disposé Pour la popine et la crapule, En un mot, sot entre les sots De cette sorte de puceaux, T'eus quelque mal à la conquête, — Et par ce mot que j'ai voulu J'entends ton triomphe absolu, — Sinon de mon cœur, de ma tête ; Je ne parle pas de mon corps Vaincu dès les primes abords. Mais comme nous sympathisâmes Dès nos esprits mis en rapport Et dès lors quel parfait accord Entre ces luronnes, nos deux âmes, Ces luronnes et nos lurons D'esprits tout carrés et tout ronds ! Toi simple encor, que compliquée, Et moi naïf aux cents replis, Notre expérience des lits Et noire ignorance marquée En fait de sentiment subtil, Tout ce nous rendait que gentil L'un à l'autre ! en dépit, par crises, De colères bien vite au trot, D'humeurs noires, roses bientôt, Et, mon Dieu, d'un tas de sottises Qu'on réparait, pour t'apaiser Madame et Monsieur, d'un baiser ! C'est de persévérer, petite ! C'est, chère, de continuer, Quittes à parfois nous tuer Pour nous ressusciter ensuite, C'est de rester à deux, vraiment, Bon cœur et mauvais garnement.