Douleur

Anna de Noailles

Les Éblouissements — 1907

Je souffre. Le soir est léger. Il est comme dans mon enfance, Mais toute l’humaine souffrance Fane le monde et le verger. Hélas ! comme le corps est triste ! Quel sombre dieu vient l’étrangler ? À peine peut-on avaler ; Pourquoi faut-il que l’on existe ? Il semble que tout l’univers, L’odeur, le frisson, le ramage, Ne sont que la plaintive image Du sang coulant d’un cœur ouvert. Des parfums de rose ottomane, De jasmins, foulés par l’été, De pollen touffu, duveté, Tombent comme une molle manne. Voici que court et que descend Le long de la verte colline, Frais comme la brise saline Le vent allègre et nourrissant. Mais la détresse âpre et puissante S’allonge en moi, s’étire en moi, Et fait crier mon corps étroit Sous sa pression bondissante. Le cèdre énorme du Liban N’a pas de plus forte armature Que cette ineffable torture Qui m’écartèle au soir tombant. Je contemple l’ombre, l’érable, Le temps si beau, le ciel si doux. Je suis, ce soir, fière de vous, Ô ma douleur incomparable !…