Dimanches (C’est l’automne) (Derniers vers)

Jules Laforgue

Derniers vers — 1890

C’est l’automne, l’automne, l’automne, Le grand vent et toute sa séquelle De représailles ! et de musiques !… Rideaux tirés, clôture annuelle, Chute des feuilles, des Antigones, des Philomèles : Mon fossoyeur, Alas poor Yorick ! Les remue à la pelle !… Vivent l’Amour et les feux de paille !… Les Jeunes Filles inviolables et frêles Descendent vers la petite chapelle Dont les chimériques cloches Du joli joli dimanche Hygiéniquement et élégamment les appellent. Comme tout se fait propre autour d’elles ! Comme tout en est dimanche ! Comme on se fait dur et boudeur à leur approche… Ah ! moi, je demeure l’Ours Blanc ! Je suis venu par ces banquises Plus pures que les communiantes en blanc… Moi, je ne vais pas à l’église, Moi je suis le Grand Chancelier de l’Analyse, Qu’on se le dise. Pourtant ! pourtant ! Qu’est-ce que c’est que cette anémie ? Voyons, confiez vos chagrins à votre vieil ami… Vraiment ! Vraiment ! Ah ! Je me tourne vers la mer, les éléments Et tout ce qui n’a plus que les noirs grognements ! Oh, que c’est sacré ! Et qu’il y faut de grandes veillées ! Pauvre, pauvre, sous couleur d’attraits !… Et nous, et nous, Ivres, ivres, avant qu’émerveillés… Qu’émerveillés et à genoux !… Et voyez comme on tremble, Au premier grand soir Que tout pousse au désespoir D’en mourir ensemble ! Ô merveille qu’on n’a su que cacher ! Si pauvre et si brûlante et si martyre ! Et qu’on n’ose toucher Qu’à l’aveugle, en divin délire ! Ô merveille. Reste cachée idéale violette, L’Univers te veille, Les générations de planètes te tettent, De funérailles en relevailles !… Oh, que c’est plus haut Que ce Dieu et que la Pensée ! Et rien qu’avec ces chers yeux en haut, Tout inconscients et couleurs de pensée !… Si frêle, si frêle ! Et tout le mortel foyer Tout, tout ce foyer en elle !… Oh, pardonnez-lui si, malgré elle, Et cela tant lui sied, Parfois ses prunelles clignent un peu Pour vous demander un peu De vous apitoyer un peu ! Ô frêle, frêle, et toujours prête Pour ces messes dont on a fait un jeu Penche, penche ta chère tête, va, Regarde les grappes des premiers lilas, Il ne s’agit pas de conquêtes, avec moi, Mais d’au-delà ! Oh ! pussions-nous quitter la vie Ensemble dès cette Grand’Messe, Écœurés de notre espèce Qui bâille assouvie Dès le parvis !…