À un passant

Victor Hugo

Odes et Ballades — 1826

Au soleil couchant Toi qui vas cherchant Fortune Prends garde de choir ; La terre, le soir Est brune. L’océan trompeur Couvre de vapeur La dune. Vois, à l’horizon, Aucune maison ! Aucune ! Maint voleur te suit ; La chose est, la nuit, Commune. Les dames des bois Nous gardent parfois Rancune Elles vont errer ; Crains d’en rencontrer Quelqu’une. Les lutins de l’air Vont danser au clair De lune. Voyageur, qui, la nuit, sur le pavé sonore De ton chien inquiet passes accompagné, Après le jour brûlant, pourquoi marcher encore : Où mènes-tu si tard ton cheval résigné ? La nuit ! — Ne crains-tu pas d’entrevoir la stature Du brigand dont un sabre a chargé la ceinture, Ou qu’un de ces vieux loups, près des routes rôdants, Qui du fer des coursiers méprisent l’étincelle, D’un bond brusque et soudain s’attachant à ta selle, Ne mêle à ton sang noir l’écume de ses dents ? Ne crains-tu pas surtout qu’un follet à cette heure N’allonge sous tes pas le chemin qui te leurre. Et ne te fasse, hélas ! ainsi qu’aux anciens jours, Rêvant quelque logis dont la vitre scintille Et le faisan, doré par l’âtre qui pétille, Marcher vers des clartés qui reculent toujours ? Crains d’aborder la plaine où le sabbat s’assemble, Où les démons hurlants viennent danser ensemble ; Ces murs maudits par Dieu, par Satan profanés, Ce magique château dont l’enfer sait l’histoire, Et qui, désert le jour, quand tombe la nuit noire, Enflamme ses vitraux dans l’ombre illuminés ! Voyageur isolé, qui t’éloignes si vite, De ton chien inquiet la nuit accompagné, Après le jour brûlant, quand le repos t’invite, Où mènes-tu si tard ton cheval résigné ?