La fuite

Hélène Picard

L’Instant éternel — 1907

À peine, si ma bouche avait goûté sa bouche, Je n’osais pas… J’étais, tout à la fois, si douce et si farouche Entre ses bras. J’ai fui… Mes pleurs tombaient dans l’herbe chaude et verte Et dans l’odeur Des forêts qui dansaient dans leur robe entr’ouverte, Toutes en fleur. Dans l’ombre s’égouttait la blancheur de mes voiles Comme de l’eau, Et le soleil pleuvait en petites étoiles Sur un bouleau. Des insectes tournaient, dans le reflet des saules, D’un lent essor, Et le bonheur tombait, tiède, sur mes épaules, Comme de l’or. Des lis mouraient d’amour, la face ensoleillée. Des liserons Mettaient du ciel en pleurs à travers la feuillée Et les gazons. J’avais peur de le voir et j’épiais la route, Dans le désir Qu’il apparût, soudain, et qu’il m’aspirât toute Dans un soupir. J’attendais… Je tremblais… Dieux ! il m’avait suivie… Il m’appela… Et j’entendis, au loin, le rire de la vie, Il était là !…