Dialogue rustique (Marianne)

Émile Verhaeren

Les Blés mouvants — 1912

MARIANNE Je fus à toi depuis que je te vis là-haut À coups égaux Couper des branches près du ciel ; Quand ceux d’en bas faisaient appel À ta prudence, Tu t’élançais plus haut encor Et ta hache frappait plus fort Et répandait comme en cadence Là mort ; Le vent te balançait par-dessus les dangers Et je craignais pour toi, pourtant j’aimais l’audace De tes gestes puissants dans le vent et l’espace ! Et quand, le soir, tu descendais prompt et léger, Tu te cueillais au pied des troncs, parmi les souches, Une fleur d’or Pour en orner ta bouche. PIERRE J’étais bien jeune alors. MARIANNE Tu l’es toujours quand tu veux l’être, PIERRE Non pas ; mais jeune ou vieux je veux rester le maître, Depuis bientôt dix ans Que nous vivons, en vrais époux, de notre champ, Nulle minute Ne fut encor vouée aux cris et aux disputes Qu’on prodigue dans les hameaux. Certes, je ne m’en vante guère, Et chacun porte ou cache un vieux lot de misères Dans ses poches ou sur son dos. MARIANNE Je fais ce que je puis et même le dimanche Je soigne jusqu’au soir ma chèvre et mon bétail ; C’est à peine si l’on m’assiste en mon travail : La litière est curée et les croupes sont blanches Et chaque bête est abondante en lait. PIERRE Que tu fasses ce que tu fais Plus strictement qu’une autre femme, Je le constate et le proclame. Pourtant, si notre jeune et complaisant voisin Te donnait moins souvent son brusque coup de main, Je serais plus encor content de notre étable. MARIANNE Ton cœur serait-il donc à tel point irritable Qu’il prît ombrage et peur de l’aide d’un enfant ? PIERRE Si j’en parle, c’est pour en rire Et voir comme aussitôt ton amour se défend. MARIANNE On ment si aisément quand on n’a rien à dire. PIERRE Je veux que notre bien soit le bien de nous seuls, Que notre seul apport lui soit richesse et force : Ainsi pensaient, dûment, mon père et ton aïeul En leur âme têtue, ombrageuse et retorse. MARIANNE Un simple enfant, dont l’aide est un secours léger !… PIERRE N’importe ! Il est pour moi l’intrus et l’étranger. Et puis, ne sais-tu pas que mon oreille est fine, Que ce qu’on n’entend pas Elle le sait et le devine : Mes pas ont beau marcher vers mon travail là-bas, J’écoute ici, en ma maison, un autre pas Aller avec le tien du fournil à l’étable. Quelqu’un s’assied chez moi, sur ma chaise, à ma table, Parle de mon bétail et s’abreuve à mon broc : Sa place est chaude encore au moment où j’arrive Et quand je me rassieds lui peut-être s’esquive Par le chemin couvert qui contourne mon clos. MARIANNE Jaloux ! PIERRE Si je l’étais, je viendrais te surprendre Sous le hangar, l’après-midi, soudainement, Quand mon frère t’a vue embrasser ton amant. MARIANNE Tels yeux voient un feu rouge où ne dort qu’une cendre Et des enlacements où n’existent que jeux. PIERRE Alors pourquoi, dans la grange, juste au milieu La paille plate est-elle au ras du sol jetée ? MARIANNE Ami, c’est que la chatte y mit bas sa portée. PIERRE Alors pourquoi voit-on, dans le chemin d’en bas, L’empreinte de tes pas, si proche d’autres pas Que vos deux corps ont dû s’y toucher et s’étreindre ? MARIANNE C’est que mes pieds et mes genoux avaient à craindre Les morsures d’un chien dont l’aboi me frôlait. PIERRE Alors pourquoi, quand je m’en fus au bois retrait, Ai-je trouvé, comme au hasard, près des fontaines, Dans le gazon meurtri cette boucle châtaine Qui certe appartenait à tes cheveux défaits ? MARIANNE C’est que je peigne au bord de l’eau ma chevelure Depuis que mon miroir en tes mains s’est brisé. PIERRE Ô femme dont l’astuce est plus fine et plus dure Que les éclats pointus d’un caillou fracassé ! MARIANNE Je te dis vrai, tu peux me croire, Et si tu veux fouiller et la huche et l’armoire Tu n’y trouveras rien Qui ne soit tien ou ne soit mien. Et puis voici mes yeux : regarde ; Craignent-ils plus tes faux soupçons Que le seuil de notre maison Craint l’ombre qui s’y attarde ? Nous nous entendons bien ; pourquoi troubler l’accord Qui malgré toi demeurera tenace et fort Lorsque tu comprendras quelle fut ta folie ? PIERRE Comme tu sais adroitement sucrer la lie Du vin que je dois boire et bois à tes côtés. Pourtant, si, par hasard ou par male aventure, J’allais au bois et abattais un soir d’été Celui qui, grâce à toi, me fut rage et torture ? MARIANNE J’en pleurerais. PIERRE Et si j’oublie, et si l’ardeur et si la fièvre Et si ma lâcheté redemandaient tes lèvres ? MARIANNE Je chanterais ; Vois-tu, tu n’as jamais cessé un instant d’être L’homme que mes deux yeux ont vu, là-haut, À coups égaux Écimer près du ciel les chênes et les hêtres, Celui que menaçaient le vent et le danger Mais qui, toujours prompt et léger, Descendait sur le sol cueillir parmi les souches, Pour en orner sa bouche, Une fleur d’or.