À M. de la Garde, au sujet de son histoire saincte

François de Malherbe

Œuvres poétiques — 1630

La Garde, tes doctes écrits Montrent le son ; que tu as pris A sçavoir toutes belles choses ; Et ta prestance et tes discours Etalent un heureux concours De toutes les graces écloses. Davantage tes actions Captivent les affections Des coeurs, des yeux et des oreilles, Forçant les personnes d’honneur De te souhaiter tout bonheur Pour tes qualitez nonpareilles. Tu sçais bien que je suis de ceux Qui ne sont jamais paresseux A loüer les vertus des hommes ; Et dans Paris, en mes vieux ans, Je passe en ce devoir mon temps, Au malheureux siecle où nous sommes. Mais, las ! la perte de mon fils, Ses assassins d’orgueil bouffis, Ont toute ma vigueur ravie ; L’ingratitude et peu de soin Que montrent les grands au besoin De douleur accablent ma vie. Je ne desiste pas pourtant D’estre dans moy-mesme content D’avoir bien vécu dans le monde, Prisé (quoique vieil abbatu) Des gens de bien et de vertu ; Et voila le bien qui m’abonde. Nos jours passent comme le vent ; Les plaisirs nous vont décevant, Et toutes les faveurs humaines Sont hemerocalles d’un jour : Grandeurs, richesses et l’amour Sont fleurs perissables et vaines. Nous avons tant perdu d’amis Et de biens par le sort transmis Au pouvoir de nos adversaires ! Néantmoins nous voyons du port D’autruy le debris et la mort, En nous éloignant des corsaires. Ainsi puissions-nous voir longtemps Nos esprits libres et contents Sous l’influence d’un bon astre ! Que vive et meure qui voudra ! La constance nous resoudra Contre l’effort de tout desastre. Le soldat, remis par son chef, Pour se garantir de méchef, En estat de faire sa garde, N’oseroit pas en deloger Sans congé pour se soulager, Nonobstant que trop il luy tarde ; Car, s’il procedoit autrement, Il seroit puni promptement Aux dépens de sa propre vie. Le parfait chrétien, tout ainsi, Créé pour obéir icy, Y tient sa fortune asservie. Il ne doit pas quitter ce lieu Ordonné par la loy de Dieu ; Car l’ame qui luy est commise, Félonne, ne doit pas fuir Pour damnation n’encourir, Et n’estre en l’Erebe remise. Desolé, je tiens ce propos, Voyant approcher Atropos Pour couper le noeud de ma trame ; Et ne puis ny veux l’éviter, Moins aussi la precipiter, Car Dieu seul commande à mon ame. Non, Malherbe n’est pas de ceux Que l’esprit d’enfer a deceus Pour acquerir la renommée De s’estre affranchis de prison Par une lame, ou par poison, Ou par une rage animée. Au seul point que Dieu prescrira, Mon ame du corps partira Sans contrainte ny violence ; De l’enfer les tentations, Ny toutes mes afflictions Ne forceront point ma constance. Mais, La Garde, voyez comment On se divague doucement, Et comme notre esprit agrée De s’entretenir prés et loin, Encor qu’il n’en soit pas besoin, Avec l’objet qui le recrée. J’avois mis ma plume à la main, Avec l’honnorable dessein De louer votre Saincte Histoire ; Mais l’amitié que je vous dois, Par delà ce que je voulois, A fait débaucher ma memoire. Vous m’estiez present en l’esprit, En voulant tracer cet écrit, Et me sembloit vous voir paroistre Brave et galant en cette Cour, Où les plus huppés à leur tour Taschoient de vous voir et connoître. Mais ores, à moy revenu, Comme d’un doux songe advenu Qui tous nos sentiments cajole, Je veux vous dire franchement, Et de ma façon librement, Que vostre Histoire est une école. Pour moy, dans ce que j’en ai veu, J’asseure qu’elle aura l’aveu De tout excellent personnage ; Et, puis que Malherbe le dit, Cela sera sans contredit, Car c’est un tres-juste presage. Toute la France sçait fort bien Que je n’estime ou reprends rien Que par raison et par bon titre, Et que les doctes de mon temps Ont tousjours esté tres-contents De m’elire pour leur arbitre. La Garde, vous m’en croirez donc, Que, si gentilhomme fut onc Digne d’eternelle memoire, Par vos vertus vous le serez, Et votre los rehausserez, Par vostre docte et saincte Histoire.