La vaillance

Lucie Delarue-Mardrus

Horizons — 1904

La vie est triste ; l’espoir meugle Comme un bœuf condamné qui marche à l’abattoir. — Crains, autant que l’horreur de devenir aveugle, La possible contagion d’un autre espoir. Ne t’arrête jamais sur la route de vivre Avec un regard derrière toi Mesurant le chemin que tu viens de suivre Entre l’aujourd’hui mûr et le vert autrefois. Fuis les orgues, les cors dans le lointain, les cloches. N’écoute pas. Ne sache pas. Ne veuille pas. Toute l’enfance est encore là-bas, Elle te reprendra ton cœur si tu t’approches. Marche sur l’avenir toujours plus durement, De peur de perdre l’habitude acquise à peine De vivre pour la vie, en comptant seulement Mourir le plus tard possible à la peine. Va ! chante, danse, crie, en marchant, ta gaieté De ne plus rien attendre et de ne plus rien croire ; Cela seul est, au bout de toute obscurité, La lézarde de jour qui fend l’impasse noire.