Jouvence

Henri de Régnier

Épisodes, Sites et Sonnets — 1891

Nous voguions sur des mers de nuit et de colères, Loin de la Terre et de l’Éternelle Saison Où l’or de tes cheveux fut la seule moisson, Loin des Jardins fleuris et des Jouvences claires ; L’évanouissement de rives et de choses Douces et mortes et plus lointaines toujours Nous fit pleurer tous deux, et des aromes lourds Parfumaient notre exil de mémoires de roses ; L’enfantin Paradis qu’un caprice dévaste, Du mauvais sortilège et de l’ombre néfaste, Filet mystérieux où trébucha ma foi, Surgit comme au lever des aurores premières, Et revoici, telles qu’alors, toutes pour Toi, Guirlande à la Fontaine et torsades trémières ! De la Mer propagée en lueurs de miroir À l’horizon surgit en courbure de dôme Un ciel d’azur profond et doux comme l’espoir, Un vent marin chargé d’effluves que l’arome Des algues satura de parfums inconnus Souffle sur les Jardins de l’étrange royaume Où la pose hiératique des Dieux nus Tressaille sous le poids des offrandes dont s’orne Le marbre enguirlandé des torses ingénus, Quand l’appel guttural henni par la Licorne Frappant du pied le sol où réside un trésor Vibre aux pointes des caps aigus comme une corne. La faulx des vagues ouvre et creuse aux sables d’or Le croissant incurvé des golfes où s’abrite Un blanc vol migrateur du Ponant ou du Nord. Vers le Palais d’onyx pavé de malachite, De la Mer au parvis s’étage le frisson Des arbres où l’encens annonce quelque rite Célébré par le chœur des beaux couples qui vont Épars dans les massifs de myrtes et de roses Pour y cueillir la gerbe et l’unique moisson. Mais le décor paré pour les apothéoses De l’amour fut sali des fraudes de la chair Savante et déviée à des métamorphoses ! Au signe de ce vent qui souffla de la mer Survint la Nuit victorieuse des prestiges Évanouis avec le jour et l’Azur clair. La fête et son tumulte ont laissé pour vestiges Le désastre des lis brutalement brisés Et que pleure la sève aux cassures des tiges ; Le soleil saigne aux Occidents stigmatisés Élargissant sa plaie en la pourpre des nues Qu’attisent les pointes de Glaives aiguisés, Et, chauds encor d’un vautrement de femmes nues, Les Sphinx muets crispant leurs ongles acérés Ont repris leur lent songe au fond des avenues ; De l’escalier ruisselle au marbre des degrés L’égouttement du Vin du crime et de la honte Où se noya l’orgueil des Rêves massacrés… Le Pays fabuleux évoqué par le conte Que le songe du Temps narre à l’Âge futur S’endort à tout jamais d’un lourd silence où monte Le bruit des gouttes d’eau que filtre l’antre obscur Au bassin d’où jaillit le flot de la Fontaine Par qui la lèvre d’avoir bu rit à l’azur. Mais ton onde leur fut à tous mauvaise et vaine Et leur soif, ô Jouvence, a souillé ton cristal Du souffle d’une bouche érotique et malsaine, Le rajeunissement du breuvage fatal Les rua vers la chair et vers l’amour immonde Et les voici voués aux renouveaux du mal, Et toute la douleur éparse par le monde A repoussé pour eux ses rameaux et ses fruits D’arbre miraculeux que nul Ange n’émonde, Et dès lors, jusqu’à l’heure atroce des minuits, Des couples, cœurs en sang et percés des sept-glaives, Sanglotent au déclin venu des jours enfuis Le cri des deuils d’amour errant au soir des grèves ! Ce soir de châtiment nous fut un soir de grâce Et dans l’impur Jardin qui vers la mer descend Notre rêve s’attarde aux fleurs de la Terrasse. Nous avons bu le flot fatidique et puissant Où la sénilité des âges se ravive Pour le vierge baiser de celle qui consent ; Le miracle de l’eau rajeunissante et vive Suscite de l’oubli les mots des vieux aveux Pour toi ma Fiancée éternelle et votive, Rêvée aux nuits d’Été des Océans houleux Où mon âme voguait vers d’étranges Florides Pleines de fleurs ayant l’odeur de tes cheveux… Serre en tes douces mains les miennes qui sont vides Mes deux mains de rameur qui n’a su conquérir L’or des Pommes miraculeuses d’Hespérides ! Explorateur des mers de pourpre et de saphyr, Je suis las de la route et de cette aventure Du blanc Septentrion jusqu’aux côtes d’Ophyr ; Les vents mystérieux chantant dans la voilure Ont raillé mon orgueil et mes deux bras roidis Contre un courant marin déviant mon allure, Les Équinoxes ont bercé mes chauds midis, Les vagues ont gercé de sel et d’amertume Mes lèvres à l’abord des golfes interdits ; J’ai vu des Ganges dont le cours luit et s’allume Au mirage divers des Pagodes du bord Bifurquer leur delta dans le sable qui fume, Et sous d’ardents soleils où leur langueur se tord, Aux vignes qui tentaient les antiques conquêtes La grappe intérieure en cendre à qui la mord ! Calme le désarroi de toutes ces défaites Dont le ressouvenir s’immerge dans l’oubli De tes baisers à qui vont mes seules requêtes ; Le jour des vains passés à l’Occident pâlit, L’horizon violet se fonce en crépuscule Vague où ma Vie antérieure s’abolit ; La Nuit impérieuse et sainte s’accumule Sur la ruine vespérale et sans échos Où le soupir épars d’un rêve se module ; De la Terrasse en fleurs hautaines sur les eaux Le vieux marbre effrité comme un songe qui croule Tombe jusqu’à la mer murmurante de flots. Ta chevelure en nappe blonde se déroule Avec l’odeur des algues rousses et des fleurs Et l’éternel ramier en nos âmes roucoule, Et c’est ici le but des rencontres d’ailleurs La route vers la mort s’éclaire et se dévoile Et voici pour mon guide à des Pays meilleurs : Ton nimbe sidéral dans la Nuit qui s’étoile.