Complainte des Cloches

Jules Laforgue

Les Complaintes — 1885

Bin bam, bin bam, Les cloches, les cloches, Chansons en l’air, pauvres reproches ! Bin bam, bin bam, Les cloches en Brabant ! Petits et gros, clochers en fête, De l’hôpital à l’Évêché, Dans ce bon ciel endimanché, Se carillonnent, et s’entêtent, À tue-tête ! à tue-tête ! Bons vitraux, saignez impuissants Aux allégresses hosannahlles Des orgues lâchant leurs pédales, Les tuyaux bouchés par l’encens ! Car il descend ! il descend ! Voici les lentes oriflammes Où flottent la Vierge et les Saints ! Les cloches, leur battant des mains, S’étourdissent en jeunes gammes Hymniclames ! hymniclames ! Va, Globe aux studieux pourchas, Où Dieu à peine encor s’épèle ! Bondis, Jérusalem nouvelle, Vers les nuits grosses de rachats, Où les lys ne filent pas ! Édens mûrs, Unique Bohème ! Nous, les beaux anges effrénés ; Elles, les Regards incarnés, Pouvant nous chanter, sans blasphème : Que je t’aime ! pour moi-même ! Oui, les cloches viennent de loin ! Oui, oui, l’Idéal les fit fondre Pour rendre les gens hypocondres, Vêtus de noir, tendant le poing Vers un Témoin ! Un Témoin ! Ah ! cœur-battant, cogne à tue-tête Vers ce ciel niais endimanché ! Calme, à jaillir de ton clocher, Et nous retombe à jamais BÊTE. Quelle fête ! quelle fête ! Bin bam, bin bam, Les cloches ! les cloches ! Chansons en l’air, pauvres reproches ! Bin bam, bin bam, Les cloches en Brabant !